La visite médicale

Ceci est la page de garde de mon dossier médical chinois. Je tenais a saluer le service communication de l’hôpital pour son choix d’image de fond, dont le contenu (subliminal?) est une sorte d’hybridation entre stéthoscope, ventilo, caméra de surveillance et coin de porte, tout ça confondu dans une lumière bleutée à la sauce La Vérité est Ailleurs. On saura aussi que j’ai trois prénoms, et un demi nom de famille.

Quatre jours après avoir atterri, j’ai été obligée je suis allée passer la visite médicale obligatoire. A 8h du matin, sous la pluie, à l’autre bout de la ville. Pas encore remise du décalage horaire. Je préfère donner le contexte.

La visite médicale étant l’étape numéro 1 (d’une longue série) pour prétendre être résident en Chine sans infecter le reste de tes congénères, il eût peut-être été plus sûr d’être mise en quarantaine dès la sortie de l’avion. Tanpis, de toute façon, en 4 jours, à part le taxi qui m’a conduite de l’aéroport à l’appart, personne n’aurait pu être touché.

J’ai quand même fait part des mes interrogations quant à la date de cette visite obligatoire un peu plus tard, à un contact chinois, qui m’a répondu quelque chose du genre « ils s’en foutent de toute façon, c’est juste pour l’administration ». Ah ok. En tous cas ça m’a fait plaisir de me lever à 6h pour me rendre à perpète – « sous la pluie, à l’autre bout de la ville. Pas encore remise du décalage horaire » – juste pour le concept, et pour respecter les traditions.

Pour d’obscures raisons (que je n’ai pas comprises) deux ou trois taxis ont refusé de m’y conduire. Oui, eux aussi avaient l’air blasé et l’air carrément énervé quand je leur ai montré l’adresse. J’en ai finalement trouvé un – enfin avant de dire quoi que ce soit, lorsqu’il s’est arrêté, je suis montée et j’ai claqué la portière avec la ferme intention de ne pas descendre, quoi qu’il arrive. Finalement, je ne me sens  pas si dépaysée que ça, l’univers des taxis est universel. Trempée, j’ai donc retrouvée la douce sensation « cuir et tabac froid » et me suis laissée porter en me disant qu’à la vitesse à laquelle le mec conduisait tout en criant des trucs, j’avais quand même dû l’énerver. Tanpis, moi aussi de toute façon j’avais envie de crier avec lui.

BREF j’y suis arrivée, et en avance en plus. J’ai d’ailleurs remarqué que le centre médical se trouvait juste après un pont appelé « Le Pont de la Quarantaine ». Voilà, « Avant », tout ça devait avoir un sens. 7h15, personne en vue à l’accueil, mis à part un chinois, visiblement encore plus en avance que moi, mallette et tout papiers sortis sur le comptoir, ready pour la visite médicale quoi.

Vaguement rassurée, je ne me suis a priori pas trompée d’endroit, je ne suis pas complètement seule et je sens que je suis en train d’échapper à un truc du genre :

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Ce n’est pas la photo authentique, je n’avais pas encore l’âme de grand reporter à l’époque

 Le rendez-vous est « à partir de 8h », et non « A 8h », c’est là où toute la nuance fait sens.

Je me suis donc rapprochée du Chinois très en avance, pour bien faire valoir ma place de deuxième. La dame de l’accueil est arrivée à 8h tapante, exactement en même temps qu’un occidental, qui lui, l’air absent, s’est tranquillement posé dans le canapé du hall d’accueil. Les yeux baissés vers le sol -voir mi-hauteur par moment, mais surtout pas à hauteur de regard : « Je suis seul, vous n’existez pas, il n’y a pas de magazine, même s’il y en avait ils seraient en Chinois ». Les mains qui fouillent frénétiquement les poches de son manteau à la recherche du Graal. Bon, apparemment sans wifi le Graal est un peu comme un magazine Chinois. Jambes écartées, coudes sur les genoux, tête dans les mains, l’Occidental attend. Il ne sourcille pas quand le Chinois Premier (celui devant moi) s’agite avec les papiers, la dame de l’accueil, fait de grands signes de bras dans sa direction. En gros, tout le monde (voir image ci-dessus) a compris, mais lui n’a pas envie. La scène se passe entre 8h00 et 8h02. Chinois Premier ne perd pas le sourire, continue les formalités avec la dame de l’accueil.
Petit apparte, j’ai mis donc deux minutes avant de piger (le contexte, le contexte) que pour tout toute corvée administrative, l’Occidental ne se déplace jamais sans son Chinois. Je me retourne, et effectivement beaucoup du duos sont dans la file d’attente. L’Occidental dans son canapé, lui, par contre, il a envoyé son Chinois à l’aube, et il est bien décidé à ne faire absolument aucun effort – regarder la personne qui te parle par exemple, est un effort. Je l’appellerai le Colon, pour le distinguer des autres. Quand il a compris qu’il commençait à être le centre d’attention de tout le hall d’accueil, il  s’est finalement traîné jusqu’au comptoir d’accueil. En même temps Chinois Premier ne pouvait pas faire la photo à sa place. Ce cirque a duré tout le temps de la visite, véritable parcours de bureau en bureau. Comme il était devant moi, j’ai pu observer. Chinois Premier qui s’agite, court partout, anticipe, et Le Colon qui traîne la patte derrière, qui soupire, et qui finalement trouve que le plafond est plus intéressant que le sol. Bref, j’ai lancé des regards compatissants à Chinois Premier qui criaient (mes regards) « Oui je suis occidentale mais non je ne suis pas comme lui! ». Bref, je me suis dit que si ça se trouve, Chinois Premier se foutait bien de sa gueule avec les infirmières.

Pour ce qui est de la visite, et bien, c’est une machine bien huilée, organisée par toute une armée de fonctionnaires chargée de vérifier et de valider.  Tu n’accèdes pas à la pièce suivante et donc au service suivant si tu n’as pas fait tamponner ton formulaire par le service de la pièce précédente. Voilà. Si tu te diriges vers le service n°3 avant le n°2, panique à bord, deux infirmières te rappellent à l’ordre. En gros tout se passe dans un long couloir bordé de salles d’auscultations variées et tu zigzagues entre elles, paperasserie en mains.

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Environ 1 minute 30 par service, tampon, validation, service suivant. Et 40 personnes pour te guider dans le couloir la démarche. Je ne le savais pas encore, mais c’est ainsi que ça se passe PARTOUT en Chine : restaus, bars, métro, parkings, rues, etc. Rien n’ai laissé au hasard. Ordre et contrôle. J’y reviendrai, vous vous en doutez.

J’ai donc déambulé en kimono pendant 1h pour arriver au dernier check : l’ophtalmo. Alors là, évidemment un doute m’assaille « Est ce que c’est en Chinois? » (oui, le contexte, encore). Évidemment non, c’est en … autre chose. Je ne sais pas. On m’a collée devant un panneau avec des sigles géométriques :

« – What do you see ?
-… euh.. E?
– And now ?
– E inversed ? Sorry but Is it alphabet?
– .. Sorry? (que j’ai interprété comme un « toi tu n’es pas nette »)

Bref, je n’ai pas compris ce qu’on me montrait donc évidemment les réponses… j’ai essayé de varier, mais la doctoresse a dû se demander comment j’arrivais à me déplacer sans tomber.

Résultat, je suis saine et autorisée à gambader en Chine. J’ai donc pu traverser en sens inverse le Pont de la Quarantaine. Bon, à pieds, car pas de taxi en vue, mais il ne pleuvait (presque) plus.

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Le pourquoi du comment ou la rencontre avec le Chinois

Amis chinois, surtout ne me traduisez pas le texte contenu dans cette image, car elle me fait rêver. Je vois cette enseigne tous les matins jours car elle se trouve dans ma rue, et je ne sais pas pourquoi, elle me fascine. Le mec semble me dire « Bienvenue en Chine » ou « Tu vas bien lutter aujourd’hui! » ou « Es-tu bien sûre de vouloir faire ce que tu vas faire? »… le magasin en dessous étant une énigme (je me suis pourtant rapprochée de la vitrine, je n’ai pas compris l’activité exercée à l’intérieur), j’ai fait du gars ma conscience.

« Carnets de Shanghai », explication.
En hommage aux Carnets de campagne de Philippe Bertrand, que je ne me lasse pas d’écouter. Car, non, je n’ai pas décidé de changer de radio malgré le décalage horaire (+7h pour rappel). Non, je ne vais ni tenter d’améliorer d’apprendre l’Anglais en écoutant une chaîne anglophone ou me familiariser avec le Chinois (suffisamment présent à l’extérieur). Maison = cocon = français. Oui, je considère mon appart un peu comme une ambassade. Alors oui, je conserve mes réflexes de toujours : je me réveille, et j’allume France Inter. Du coup, le décalage horaire amène sa touche d’étrangeté, mais je m’y suis plutôt bien adaptée. Finalement, vu mon rythme de working girl, je suis toujours en train de sortir de ma douche pendant le 7/9 de Patrick Cohen (oui, je sais, 7, 8 ou 9 + 7 = tranquille la vie). Du coup, pas de culpabilité « France Inter il est 8h ». Fraîche et prête pour ma journée je ne peux m’empêcher de penser « Nickel ».

Deux semaines en Chine. Après un atterrissage lent, très lent, un peu à la Lost in translation (pour lui donner une allure un peu plus sexy qu’un moment d’égarement de moi-même. Moi-même étant synonyme de  spectre-insomniaque-errant-affamé-et-sociophobe-qui-ne-supporte-pas-le-jour), l’humeur a changé. En même temps, ce n’était pas viable sur du long terme. Je suis descendue de ma tour, histoire de me nourrir de rencontrer les Chinois.

Premières impressions.
Il fallait s’en douter, le Chinois est chelou. Mais gentil. Mais chelou. Aussi, quand il te dit qu’il parle anglais, comprendre « je vais essayer pour te faire plaisir mais en fait je te mens ». Donc, il ne parle pas anglais, mais il est gentil. De mon côté, je ne suis pas une English fluent person, donc.. qui suis-je pour juger? Pour finalement rendre la « conversation » agréable et lui ôter toute frustration, c’est en principe selon ce protocole que ça se passe :
1. Pleine d’espoir je pose une question anglais (soif de savoir)
2. Il me répond en Chinois (je reviendrai sur cette attitude « je m’en fous de toi »)
3. Sans ciller je rebondis en français (histoire de voir sa réaction*)
4. Tout le monde sourit, content et satisfait de cette discussion de sourds
5. Et je me démerde avec ma question/réponse

*L’indifférence

Comme le Chinois est gentil, même quand il te dit non, il fait oui avec la tête. Souvent je dois avoir l’air consterné, mes yeux cherchant désespérément une once de cohérence dans l’ensemble des signaux qu’il m’envoie. Et puis j’abandonne (sourire, et la vie reprend son cours) en me disant que le Chinois est un peu Normand sur les bords – ce côté « p’t’ê’t Ben qu’oui, p’t’ê’t Ben qu’non- ou un peu parisien – « ouais… nan… mais ouais ».

Le ton étant donné(ou pas) on comprend vite que l’on fait ce que l’on veut finalement.

C’est un peu plus problématique quand tu as une VRAIE question ou besoin d’un VRAI renseignement. Revenons sur l’Anglais. Exemple d’une « discussion » (oui je mettrai en général des guillemets à ce mot sur ce blog) ubuesque (ce mot là risque d’être récurrent) avec la personne en charge du studio de Pilates dans lequel je voulais suivre des cours. Dès le début j’ai su que je pouvais enlever mon manteau, que ça allait être long et difficile. A la première phrase : La personne n’a pas compris le mot Pilates, prononcé Pail-la-tesse, puis Pi-la-teusse et j’en passe, il a fallu que je montre le mot écrit sur la porte de SON studio pour qu’elle s’écrie « ahhh Pilatii ! ». Dix minutes. En sueur. Après 45 minutes d’échanges fastidieux (je n’ai pas voulu lâcher l’affaire), nous sommes arrivées à convenir d’un rendez-vous pour un cours « Next Thursday, 2pm ». Le lendemain, texto de cette même personne « Ok for Sunday at noon ». Et merde, remballons le champagne. Et ce fut que le début  d’un looooong échange…

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Extrait choisi

 

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Autre extrait choisi

 

Rien que pour y relater anecdotes du genre et réflexions hautement philosophiques -et que j’ai quand même grave le temps – je déclare ouverts les Carnets de Shanghai ! Gling gling gling

(Long mais j’y tiens) PS : j’ai commencé ce blog sur un carnet où j’avais noté : « En attendant le blog, parce qu’il faut un VPN (=un truc à installer sur l’ordi pour avoir un accès normal à internet. Comprendre normal pour toi petit occidental vivant dans une démocratie : sites d’infos, réseaux sociaux, tout quoi) en « République » de Chine. Évidemment l’installation a merdé. Parce qu’impossible de me rappeler le mot de passe de mon ordi que j’ai créé il y a dix ans… Indice ?  « Piscine » Ah oui bah tout de suite c’est plus clair. En gros merci mon moi du passé. Donc si ce blog est en ligne ce ne sera pas parce que je me serai rappelé de ce p….n de mot de passe (vu en général les stratégies alambiquées mises en place pour élaborer mes mots-de-passe-parcequ’on-ne-sait-jamais) mais que j’aurais réussi à me faire comprendre d’un vendeur – donc à acheter un nouvel ordi, et que je pourrais tapoter ces lignes en sirotant du champagne (Chinois).  »
Ou que j’aurais piqué la tablette de mon mec.

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Jour 1 : Landing

Fenêtre sur tours.
Tours dans les nuages.
Tête dans le brouillard.

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Tout semble, et moi incluse, se mouvoir dans un monde cotonneux, aux formes et dimensions intertaines. Je ne sais pas encore si c’est agréable. En fait, c’est flotter parce que l’on contient plus de vide que de plein.

Je viens d’atterrir, sept heures absorbées dans les airs, toujours déroutant les décalages. Entre l’aéroport et la tour, un univers difforme défile. Dans le taxi, la tête calée entre le cuir de la banquette et une odeur de tabac froid, je me dis qu’il va falloir se réapprendre, s’ajuster, ça devient bizarrement concret dans tout ce flou.

Faire du nouveau sans se perdre totalement. Laisser le contour se dessiner par l’intérieur, qui, se remplira nécessairement.

Pas sortie le lendemain de l’atterrissage (même un changement de continent ne me fera pas changer d’avis sur la teneur d’un lundi). Quitte à être dans les nuages, autant en profiter encore un peu… et laisser doucement l’effet se dissiper, en rêvassant devant l’immensité à la fenêtre.

Fenêtre sur tours, tours dans les nuages. Tête dans le brouillard. S’entêter.

De l’autre côté, on peut voir le fleuve, et les bateaux en file, comme des idées.

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