Les cours de chinois

« Experiencing » le chinois, et non « apprendre ». L’air de rien -comme tout beaucoup de choses ici- la différence est grande. Parce que le chinois n’est pas une simple langue, mais bien un monde impénétrable. L’expériencer -je trouve ce néologisme adapté à la situation (en fait tout néologisme ne s’adapte pas mais est nécessaire pour décrire au mieux une situation de type chinois) – c’est donc tenter de pénétrer l’impénétrable. Oui.
Les membre du Parti auteurs du manuel n’ont donc voulu prendre aucun risque quant à une publicité mensongère, tout en exerçant leur art du teasing : « Toi petit occidental tu crois vraiment que tu vas pouvoir comprendre apprendre notre langue ? mouhaha. Par contre, tu vas voir, rien qu’essayer de t’y frotter ça va être tout une aventure. Sauras-tu la mener à bien –sans péter un plomb? » Langue , culture, attitudes, mode de vie (tout cela à décliner autour de l’adjectif bizarre ou chelou selon ta génération), font partie des Cours de Chinois -tout en majuscules pour le côté officiel- que tu as décidé de prendre.  Alors pourquoi (ce mot, au centre de ta vie depuis quelques mois, que tu brûlerais bien)? Parce que le Challenge (non je plaisante, en fait j’en ai marre de me faire arnaquer, et j’ai kiffé le titre du manuel. « Experiencing Chinese » ça a résonné comme « Rencontre du 3ème type »). Donc, j’ai courageusement (oui, je tiens à le dire, courageusement, parce que Grand Arbre, lui, au bout de 5h de cours, il m’a abandonné).
Comme tout début de relation (j’ai commencé depuis peu), je souris (même quand je ne comprends pas), j’évite de poser des questions (suis donc parfaitement assez silencieuse pendant mes leçons), et je veux à tout prix que ça marche. Bref, je vis de chinois et de saké. 

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Professeur Hana

Voici Hana, ma prof. Ce n’est pas moi qui ai trafiqué la photo, c’est son portrait officiel sur WeChat. Petite parenthèse WeChat, car on ne peut pas vivre en Chine et ne pas être sur THE réseau social qu’utilisent environ 2 milliards de personnes (voilà, c’est pour ça que Facebook, les chinois s’en balancent complètement). WeChat, c’est un mix entre WhatsApp, Facebook, et Adopte un mec :  messagerie instantanée et publications perso d’infos plus passionnantes les unes que les autres pour être populaire. En général, il s’agit de selfies variés (avec ou sans ta meilleure copine, tout dépend si elle est plus belle que toi), retouchés (pour ne finalement plus ressembler ni de près ni de loin au visage initial), pris dans des endroits qui font rêver (escalators de centres commerciaux, cafés divers avec en fond le mur blanc, au KFC, dans sa cuisine…). Bref, WeChat c’est le monde des visages bizarres et flottants qui n’appartiennent à personne mais qui vivent leur propre vie qui draguent d’autres visages bizarres et flottants dans un monde très concret. WeChat c’est aussi ses troupeaux d’émoticônes exaltées, ses points d’exclamations en veux-tu, en voilà… C’est ce qui fait vibrer le cœur et le smartphone des Chinois. Les expat’ eux, l’utilisent un peu différemment. En gros, dès qu’un expat’ rencontre un autre expat’ (vive le mélange des genres, me direz-vous), il lui demande « son WeChat ». Et les voilà meilleurs amis, se jurant de « rester en contact » et « mais carrément on prend un verre next week » (« next week » étant un temps bien à part, entre un futur non défini et le conditionnel).  Bref.
Hana est une chouette prof : à la hauteur de ce que promettent les réalisateurs d' »Experiencing Chinese« (elle entretient le mythe), a celle de mon niveau (elle me fait croire qu’il est excellent), et surtout elle est incroyablement patiente. Elle a compris qu’elle n’allait pas pouvoir enseigner à la chinoise – tête baissée, apprentissage via le par cœur. Parce que je l’ai prévenue. Parce qu’avant Hana, il y a eu Jennyfer. Oui, toujours cette histoire de prénom à l’américaine que les Chinois aiment s’attribuer « -Hello Caroline, my name is Shin, but you can call me Jennyfer » « – … ok. » Avec Jennyfer, ce fût intense, douloureux, mais bref. Le cours d’essai s’est très vite soldé par un « – Merci mais non merci. Tu peux partir s’il te plaît? ». Jennyfer a décidé qu’il fallait commencer par le commencement, et que si le commencement n’était pas acquis, et bien.. on y restait. Et tanpis si le commencement dure des années. L’image de ma tête butant contre un mur en béton vient de surgir dans mon esprit. Jennyfer a décidé qu’avant toute chose, il fallait apprendre les tons de la langue chinoise. Alors, loin de moi l’idée de vous donner un cours de chinois, mais il faut savoir qu’en chinois il y a 4 tons, 4 accents à l’écrit. Et que leur prononciation est fondamentale. Magique. Elle change la signification du mot. On est loin de la polémique du Poul[é] ou du pou[lè] je vous le dis. Le problème est (entre de nombreux autres) que les subtiles nuances entre les tons… et bien en fait je n’en voyais pas. Alors… Jennyfer a décidé que si, j’allais les voir, les crier, les rêver. Pendant 2h de torture, j’ai récité chaque voyelle selon chaque ton. Inlassablement.
Et j’ai répété. Répété. Répété. Répété. [Moi aussi je maîtrise l’art du teasing hein, on a l’impression que ça va se terminer par « et bien maintenant ces putains de tons je les maîtrise ».] Et bien non. J’ai juste eu envie de la gifler. Ce qu’il restait de mon esprit était de plus en plus embrouillé, et je me sentais de moins en moins maître de moi. Je n’y comprenais plus rien à cette bouillie de euuuuhihiooo. O. O « – Not O. Ho!  » disait Jennyfer pendait que je m’escrimais « – That’s I am saying bordel ! »… jusqu’au fameux « Jennyfer can you leave now? »
Du coup Hana, c’est ma seule meilleure amie chinoise depuis.  Elle s’arrête au bon moment – j’ai même m’impression qu’elle peut voir mon cerveau se mettre dans tous ses états, faisant appel à toutes ses connexions pour réussir à sortir une phrase de 5 mots en 15 minutes. Quand c’est le cas, et bien, elle me félicite. Et elle me raconte des trucs sur la culture chinoise pour me détendre un peu. Un peu comme les enfants : on change de sujet, on noie le poisson quoi. Quelles qu’elles soient, toutes ses anecdotes me captivent ( hé oui, la fougue d’un début de relation, et du 3ème type qui plus est : l’émerveillement est total). Une anecdote culturelle : le chiffre 4 s’écrit avec le même caractère que celui de la mort (ouais, on aura saisi l’importance des tons pour le coup?). Résultat, le chiffre 4 porte malheur. C’est un peu le 13 chinois quoi. Mais ça ne s’arrête pas là. Puisque ce chiffre est malchanceux, mieux vaut l’éviter le supprimer. Il y a donc des immeubles où il n’y a pas d’étage n°4 (grand débat du « – Mais Hana, si il y a 5 étages il y en a forcément un 4ème même si le chiffre 4 n’est pas placardé dessus? – What? -…non rien continue.), pas de n°4 dans la rue, ni même de 14, les plaques d’immatriculation comportent rarement un 4… et malheur à toi si tu as un 4 dans ton numéro de téléphone. Le Chinois est un être pragmatique. Les choses qui le soûlent, il les supprime, voilà tout.  J’ai beaucoup pensé au pauv’gars, car il existe forcément, qui est né un 4 avril. Ça a du être grosse teuf pour ses 4 ans. En tous cas, son destin est scellé.

Pour en revenir à l’apprentissage de la langue proprement dite, c’est assez compliqué, d’une part dans la méthode d’apprentissage, et d’autre part d’intégrer le fait que la traduction romane d’un caractère chinois (le Pinyin) peut avoir je-ne-sais-pas-combien-mais-beaucoup de significations différentes. Ajouté à cela le fameux ton qui, lui aussi, y va de sa propre signification… Voilà, voilà. Ce qui est rassurant (ou pas), c’est que  même les chinois entre eux ont du mal a se comprendre. Petit extrait d’un livre que j’ai lu récemment (ce blog s’intellectualise, c’est évident). « Dans mes démêlés avec la langue chinoise, j’ai souvent fait fausse route; le seul moyen d’éviter les faux pas est de tout apprendre par cœur. C’est ce que sont obligés de faire les enfants chinois : ils passent des heures et des heures à reproduire le même idéogramme jusqu’à l’avoir mémorisé. C’est une question de répétition […] Pour chaque mot, il faut apprendre trois choses : le son, le caractère et l’intonation. En chinois, l’intonation suffit à modifier le sens d’un mot. Par exemple « maï », prononcé avec une intonation descendante, signifie « vendre ». Mais « maï » se terminant par une intonation montante signifiera exactement l’inverse, »acheter ». Même les chinois ont du mal à s’y retrouver, si bien qu’à la bourse de Shanghai, on utilise l’argot pour être sûr de ne pas confondre les ordres d’achat avec les ordres de vente. […] J’aime à surprendre les conversations de groupes où tout le monde s’embrouille, et en particulier lorsqu’il s’y trouve un étranger. Des conversations interminables, inintelligibles et sans issue autour d’une simple question, où l’étranger finit par perdre patience. » (Mr China, Tim Clissold, 2004). Je me suis sentie moins seule, même si, contrairement à Tim, je ne suis pas venue investir des millions de dollars en Chine, mais ma jeunesse et mon énergie. Tout de même. Priceless.
A langue floue, situations ubuesques (elle est de moi elle-ci).
D’un air rassurant détaché, Hana m’a dit, « – C’est simple, ça dépend du contexte« . Ah d’accord. La simplicité, encore une notion toute relative. Et au vu de la simplicité des contextes en général, il va falloir user du lâcher-prise. Pendant les premiers cours, ce que j’ai retenu en plus du côté sans issue, c’est qu’il n’y avait pas de différence entre le futur et le conditionnel. « Pragmatique », le Chinois, je vous dis.

Certes, Hana est une source intarissable de chinoiseries (c’est un peu ma pythie inversée, je lui raconte mes visions, elle m’en donne une interprétation, plus ou moins claire). Mais le manuel d’apprentissage pédagogique, ça c’est une bible. Brève présentation des principaux personnages peuplant le Livre Rose:

Song Lili, Zhenni (prononcer Jenny), et Mading (Martin quoi). Laissez-moi vous dire que les relations qu’ils entretiennent me semblent sont complexes. Song Lili, je ne la sens pas. Mi-figue, mi-raisin. Mi-ange-mi démon. Pas claire quoi, le genre « qui n’y touche pas mais en fait si ». Zhenni, c’est un peu la bonne copine, la naïve du groupe. Trop bonne trop conne Zhenni. A mon avis elle se fait avoir par Song Lili. D’ailleurs Song Lili veut pécho le frère de Zhenni, c’est peut-être même pour ça qu’elles sont « potes ». Et Mading, c’est le beau gosse, of course. Lui, il ne s’engage pas, il laisse les choses venir.

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Song Lili, la bitch. Elle te demande comment tu vas, mais que va-t-elle faire de la réponse?
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Song Lili et Zhenni. Méfie-toi Zhenni. (Rien à voir, mais merci de noter le soin apporté au style vestimentaire)
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Melrose Place. 
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Grave in, Jenny. Téléphone fax, GSM. Personnage à rebondissements. A suivre de près.
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Et pendant cet temps, Mading le gosse beau, tchatche foot et ping-pong  en pyjama avec son pote (le frère de Jenny?)

Alors? Est ce que les relations entre Brian, Kathy, Bill et Mrs Hill étaient aussi passionnantes? Je ne pense pas. Brian, invariablement in the kitchen, son umbrella perdu à jamais.

Quoi qu’il en soit, j’ai une idée plus précise de ce qui compte pour un Chinois :

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Le guide de survie

Finalement on se fout de savoir dans quelle pièce de la maison Tchang a laissé traînasser son ombrelle, ce qui compte c’est savoir réparer un ordi, et surtout, savoir « quel est ton problème mec? », ce qui peut aider à faire sa place dans le métro. Ou pas.

C’est intéressant aussi d’avoir un aperçu du monde du travail ici :

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Le pays des 35H

Et pas de vision du monde sans vision de la bouffe!

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Le code couleur est respecté

Si la langue chinoise était un animal, ce serait une pieuvre-caméléon.
Si la langue chinoise était une région, ce serait le Triangle des Bermudes.
Si la langue chinoise était une expressions ce serait : « Ça casse trois pattes à un canard ».

Bref, « Tout sous le ciel est dans un chaos total : la situation est excellente » (Mao)