Avoir un enfant en Chine

carnetsdeshanghai.com_caroline boudehen COUV

Avoir un enfant, c’est, on nous le répète depuis la nuit des temps, toute une aventure – « L’aventure d’une vie ».

Vivre en Chine, aussi – j’étais prévenue, mais pas autant.

Perdre la notion du temps. Basculer dans un univers surréaliste, vivre sur des montagnes russes. Passer d’un état d’émerveillement à une profonde fatigue. Du rire aux larmes. De la contemplation à l’angoisse… Nombreux sont les points communs entre ces deux épopées – et tous appartiennent au même champ lexical de la déroute.

Alors… avoir un enfant en Chine, c’est… intéressant (ou comment qualifier l’inqualifiable sans trop se mouiller). Un « Ça change » que l’on dirait l’air convaincu (mais de quoi ?) à un.e ami.e qui arbore une nouvelle coupe de cheveux et qui nous demande notre avis avec confiance et inquiétude. Bref, parfois, il vaut mieux laisser planer le doute.

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« A Mother and Child Painting by Chinese Artist c 1870 »

Comme 99% du commun des mortelles ayant créé un mini-soi, je n’ai pas échappé à la métamorphose qui a fait de moi, durant les toutes premières semaines, un bisounours sous LSD : je ne pouvais plus m’exprimer qu’à coups, qu’à pelletées, d’émoticônes roses ou rouges, pourvu qu’elles contiennent un cœur, ne pouvant que souhaiter de l’amour à tout va à mes proches (et aux autres), à vraiment espérer la paix dans le monde, à trouver absolument tout ce qui m’entourait mignon (adjectif que je n’employais jusqu’alors seulement dans une perspective ironique)… bref, à divaguer dans un univers entièrement pétri de mièvreries. Je commence à peine à reprendre mes esprits et forme humaine… et, soudaine – et déplaisante – révélation : les gens avaient raison. « C’est bouleversant, ça te transforme, c’est incroyable, c’est fou ». Ça m’embête de le reconnaitre (que deviens-je ?), mais je n’ai d’autre choix que d’abdiquer.
« Alors?! Ce n’est pas le plus beau jour de ta vie ? » me lancent les Mères du haut de l’Absolue Vérité. Auxquelles on n’ose pas vraiment répondre – d’ailleurs est-ce vraiment une question ? –  de peur de s’attirer foudres et plaies divines. Non, l’humour n’a pas sa place dans ce genre d’univers. Et puis, il ne faudrait pas rater sa cérémonie d’adoubement dans cette nouvelle communauté. 

Ainsi, après avoir pesté neuf mois sur l’ensemble des frustrations liées à ma condition, le plus beau jour de ma vie est enfin arrivé, donc. Délivrance, légèreté, champagne. 

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Être enceinte en Chine, c’est, en plus d’être intéressant, tout de même un brin super chiant : « on » te somme de ne rien faire. Attention… Rien, genre, rien de rien. Même pas une petite manucure (ben non, on ne sait jamais). J’ai donc eu l’impression d’être victime d’une défaillance mentale lorsque je m’autorisais deux tasses de café par jour à 3 mois de grossesse, d’être une hystérique doublée d’une inconsciente lorsque je pratiquais encore du sport à 6 mois (du yoga prénatal, je précise, pas de la varappe), et une vraie punk à chien lorsque je suis entrée dans un salon de massage (de pieds) à 7 mois. Je vous épargne le voyage en avion à 4 mois, j’ai cru ne pas pouvoir revenir à Shanghai et devoir restée coincée dans la pampa chinoise – et y organiser mon accouchement avec les moyens du bord. Déjà mauvaise mère avant d’être mère, au moins, me suis-je dit, toutes ces erreurs épargneront une psychanalyse au futur Enfant, il économisera temps et argent puisqu’il n’aura qu’à blâmer son égoïste de mère pour tous ses maux.

Finalement, je me suis réconciliée avec mes amis chinois, d’une part lorsque j’ai annoncé que le terme officiel de ma vie de nonne était fixé au 1er octobre, jour de la fête nationale – en plus d’être, cette année, celui de la pleine lune, marquant le début du festival de l’Automne – que de signes et de symboles plaçant d’office l’Enfant sous les meilleurs auspices – et d’autre part, lorsque nous avons décidé – c’est Grand Arbre qui a eu l’idée – de donner un prénom chinois à cet Enfant. Et pas n’importe comment. Grâce à l’aide affutée d’un Maître Feng Shui. C’est à ce moment-là que les regards sur moi ont radicalement changé. « Elle s’intéresse enfin au bien-être de son futur Enfant ».

Au départ, on avait, étonnamment, choisi la voie de la facilité pour le choix du prénom et parcouru quelques sites internet « des prénoms chinois les plus donnés à l’étranger »… Bon. On s’est vite aperçu qu’on allait clairement lui donner un prénom complètement has been, une sorte d’équivalent d’Yvonne ou Mireille, sans le savoir. La pauvre. Oui, l’Enfant est une enfant. Donc, sur les conseils de nos amis chinois retrouvés, et d’autres, et pour ne pas passer pour des marioles, on a opté pour l’option ésotérique. Il faut préciser, que lorsqu’on leur a demandé un avis sur cette question du prénom, tous, à l’unanimité, avec une étrange lueur au fond de la pupille, nous ont répondu le plus naturellement du monde: « Mais… Je ne peux pas te conseiller. Il faut consulter un Maître ». L’étrange lueur semblait ajouter « bande d’amateurs » à la réponse.

Quoiqu’il en soit, on a décidé (l’a-t-on vraiment décidé ?) de consulter un Maître, si on ne voulait pas risquer de pourrir la vie de l’Enfant pas encore né. Oui, car, parenthèse, le prénom est extrêmement important en Chine. Sa symbolique a une portée quasi infinie (en ce sens qu’elle est inimaginable pour l’étroit esprit humain), et surtout, elle s’accomplit comme une prophétie. Le prénom de ton enfant dirigera sa vie, tout simplement. Alors, bien sûr, ça met la pression. Rien de fun ou de léger dans la prise de décision. En plus, je me suis dit qu’il fallait que je rattrape toutes mes erreurs commises pendant la gestation. Après avoir examiné plusieurs profils, on en a donc choisi un (un peu au hasard il faut bien l’avouer). 

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Non, ce n’est pas lui que nous avons choisi.

Alors, comment la magie opère-t-elle? Tout d’abord, il faut attendre la naissance de l’être concerné, pour connaître le jour et l’heure exacte de son arrivée au monde. Ensuite, il faut savoir précisément ce que l’on souhaite à cet Enfant (bonheur, réussite, etc.) – j’y reviendrai – puis, après un savant calcul avec moult paramètres – lesdits souhaits, mes éléments, les signes astrologiques, l’alignement des planètes… – dont la somme sera mise en perspective à travers la poésie ancienne chinoise… et bien le Maitre se retire 48h. Après un suspense intenable, il proposera six prénoms – on avait choisi le forfait de six. Oui, je ne l’ai pas précisé, mais c’est un business. Non, ce n’est pas gratuit, et non, on ne paie pas en confiture ou en eau-de-vie, mais bien en dollars et par WeChat. 

« Que souhaitez-vous pour votre Enfant ? » Un peu pris au dépourvu par l’assistante du Maître, on s’est concentré un court – mais intense – moment avec Grand Arbre, ayant bien conscience que c’était le seul pouvoir que l’on pouvait exercer sur ledit prénom, et donc, sur la vie de l’Enfant. « La réussite professionnelle ? L’argent ? La Beauté ? » Alors…non, enfin si (est-ce que si je ne coche pas l’option « argent » je souhaite volontairement que mon enfant soit pauvre ?). En grands idéalistes, on est plutôt partis sur de vagues réponses comme le bien-être, la joie de vivre, l’épanouissement… J’ai bien noté que ce n’était pas les réponses habituelles. L’assistante a hoché la tête, nous aussi. Bon. 

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Quelques jours plus tard, on a reçu comme convenu six prénoms avec poèmes correspondants. Le Maître n’avait pas chômé. « Il est puissant » m’a confirmé la nounou. Alleluia, on a pu enfin retrouver le sommeil. D’ailleurs, heureusement qu’on les a aimés, ces prénoms, car, dans le cas contraire, aurais-je osé tenir tête au Maitre Feng Shui? Et ainsi appeler toutes sortes de malédictions à s’abattre sur l’Enfant et les générations suivantes ? 

Pour être sûre de tout bien faire dans les règles de l’art et préserver le bon œil sur notre famille, on a même préféré ajouter une option au forfait et recevoir un beau livre de naissance à l’air vieilli, avec toute l’explication de la trouvaille. Qui a eu un succès certain. Ou un certain succès, j’ai du mal à trancher.

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En tous cas, ça devrait bien commencer pour cet Enfant. « Cléo, The lady of Shanghai, dite Cléo – Lè Yí 乐仪 , “joie et élégance”. 

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Affiche « Politique de l’Enfant Unique » années 1980

*Image d’en-tête : © The Telegraph

Auteur : Caroline Boudehen

Journalist, writer & reporter (Asia)

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