Quitter Shanghai à dos de Tigre

Enfin… Je suis partie à dos de taureau, pour être exacte, puisque c’était en 2021. C’est moins sexy, mais la réalité ne l’a pas été, et ce départ – ça fait déjà presque trois mois – fut plutôt bourru, et le voyage, plutôt éloigné d’une quelconque allégresse, ou de quelque forme de souplesse que ce soit. Bref, ça n’a pas eu l’allure svelte, musclée et élégante, d’un félin.

A Roissy, lisière du champs de bataille qu’on venait de traverser, on ressemblait à des gens sales, fatigués. Désorientés. Affamés, aussi. Avec nos visages hagards et nos joggings tâchés, et avec la petiote, à peu près dans le même état, et quasiment livrée à elle-même, du coup.

Le dernier jour à Shanghai s’annonçait bien pourtant, on était à peu près prêts mentalement – 6 ans, quand même… En terme de temporalité, Shanghai, c’est un tourbillon, un battement de cils, des milliers d’instants touillés ensemble, mais en vrai, c’est long, on le sent seulement quand on sort de l’oeil de cyclone … Bagages à peu près pesés, et il faisait à peu près beau. Ça s’annonçait donc  à peu près bien – et pas tout à fait, donc. On était partis, le vague à l‘âme, avec Grand Arbre, faire une dernière ballade à vélo, manger un dernier cinnamon roll (ça n’a rien de chinois mais je suis devenue accroc, juste après ma passion haricots rouges). On avait, comme la tradition l’exige, pris notre dernier dîner chez Din Tai Fung la veille (on s’est gavé de Xiaolongbaos, dumplings à la truffe et autres spécialités locales). Il fallait voir une dernière fois le Bund aussi – Ah le Bund ! Première vision en 2015, miroitante, surréaliste… ça marche toujours, même en plein jour.

Voilà, l’idée c’était pédaler, divaguer, repenser à… Bon, ça s’est vite arrêté, la ballade avait à peine commencé – après le cinnamon roll à Dosage (c’est à dire à 500 m de l’appart), quand soudain, WeChat à vibré. On m’informait que je ne pourrais plus accéder à mes paiements. Problème de passeport (peut-être). Bon, je passe les détails douloureux de cette pénible étape, mais il faut croire que la séparation n’était pas consommée dans mon esprit – que vais-je bien pouvoir faire de mes paiements WeChat en France – mais le côté « jamais plus » « impossible » m’a soufflée. J’ai commencé à paniquer, à imaginer plein de possibilités improbables, de scénarios farfelus et angoissants. J’ai fait faire demi-tour. Si jamais je devais revenir en Chine demain (hahahah) comment ferais-je? Et en France, que vais-je faire sans WeChat, ce cordon ombilical qui me relie à la Chine? Parce que si les paiements ne marchent plus, c’est peut-être, très probablement, le sommet de l’iceberg : mon compte va forcément se détraquer lui-aussi. Voilà, j’ai entrainé Grand Arbre dans mon tourbillon poussiéreux et suant. Passeport, banque, chaîne d’employés pour arriver au maillon fort. 2h30 d’acharnement. Mais pour une victoire ! Voilà, sans rien y comprendre mais en la jouant à la chinoise – rester, ne pas bouger, jusqu’à ce que le problème se règle, j’ai vaincu. J’étais sauvée, je faisais toujours partie du système. Mais voilà, j’avais échangé une sérénité inquiétante (si, c’est possible) contre la dernière matinée de ma dernière journée à Shanghai. « Une matinée typique, quoi » m’a lâché Grand Arbre. Pour ne pas reprendre le célèbre slogan « This is China ».

Sur ces bonne paroles, tout s’est enchaîné. De retour sur nos mobikes, Grand Arbre s’est écrié « Moi aussi j’ai un problème avec mon WeChat, ça marche plus! » Voulait-on nous expulser avant l’heure? Et le voila qui refait le chemin de croix, appart, passeport, re-banque… pour rien, il est sorti du système, malgré sa persévérance. Et moi, pendant ce temps, tournoyante comme une perdue dans un tourbillon d’émotions (que de tourbillons dans cette histoire), plus je voyais les minutes passer, comme ça, plus j’ai brassé de l’air. Une toupie. A faire des aller-retour dans le quartier, acheter des cigarettes ultra-kitsch dans mon boui-boui préféré, acheter un paquet de masques « Shanghai » au Family Mart (une institution bien connue des noctambules).

Ma voisine préférée

J’ai beaucoup tourné en rond, puis me suis décidée à peser de nouveau les bagages – ça n’allait pas du tout en fait, j’ai donc jeté ça et là des chaussures, un séchoir à cheveux, des trucs, jusqu’à atteindre les sacro-saints 23 kilos. L’appart ne ressemblait pas à un lieu fantomatique prêt à être abandonné, mais plutôt à une brocante engorgée. Après un état des lieux fastidieux, des au-revoirs déchirants avec l’ayi – tout le monde à pleuré pour des raisons différentes – on s’est difficilement encastrés dans un taxi avec nos dix bagages, la petiote et la poussette-tank. En route pour l’aéroport – seul temps suspendu de la journée -Merci Didi.

Shanghai-Seoul-2H de « pauseonnesait paspourquoi »- Roissyalleluia. Et Verneuil sur Avre, après 3h d’embouteillages (Shanghai-Séoul, c’était plus rapide, pour comparer). La salle des arrivées à Roissy, après 20h de transit, c’est une sorte d’enfer (le purgatoire se situant dans la queue pour la douane) de cauchemar poisseux où tu dois te débrouiller seul, mais que tu n’en n’as plus la force. Ni l’envie d’ailleurs. Tu stagnes. Je me revois assise sur une banquette en ferraille, la petiote qui ne ressemblait plus à rien, en train de se rouler par terre, et Grand Arbre, anxieux, qui guettait les bagages – qui n’arrivaient pas. Combien de temps ça a duré ? Where was my mind ? Avec une sorte de question flottante, que personne n’osait formuler : qu’est ce qui nous a pris d’avoir fait ça? Pourquoi sommes-nous partis?

Bizarrrement, dès le 1er jour, la Chine m’a parue loin, très loin, comme un rêve qui s’échappe au réveil. Et WeChat aussi (c’était bien la peine). La France, c’était un peu comme si on n’était jamais parti. Finalement le plus dur, c’était de quitter Shanghai. 

Depuis, les sentiments ont évidemment changé, je suis redevenue accroc à WeChat, – oui, donc, c’était la peine –  le fil qui relie cet étrange monde, cette bulle, à une réalité devenue tout aussi étrange.

Cette étrange sensation de ne pas repartir, de rester, et de se glisser dans une sorte de passé qui n’en n’est pourtant pas un. Hormis les news toujours extravagantes, et qui me feront regretter de ne plus y être, dans ce côté toujours fou de la Chine à 100 à l’heure,  il y aussi ces annonces en chaîne de disparitions de lieux mythiques et attachants, la lassitude qui gagne les esprits et la culture…

Bref un panorama scrollé d’une vie excitante, mais en circuit fermé depuis deux ans, qui perd de sa saveur. Au final, ça se traduit par un brin de nostalgie, assez tendre, mais qui fait qu’on ne peut pas vraiment regretter le départ. 

J’écris depuis une maison qui résonne à Lille (nous sommes très tendance glamping), une maison d’une autre époque d’ailleurs, restée dans son jus, comme on dit. Qui a une odeur de vacances, d’hiver, de cheminée.

Une odeur d’ailleurs. Shanghai, le passé pourtant futur, avec toujours un coup d’avance sur le monde, la France où tout me rappelle le passé et qui devient le futur. Je me pince. J’écris aussi depuis une période charnière entre les nouvelles années solaire et lunaire. A cet instant, le Taureau se mue en Tigre. A cet instant l’année dernière, et les 5 années précédentes, tout était rouge et doré autour de nous, on se marrait dans des rues colorées et lumineuses, on galérait (mais on se marrait) dans des campagnes pétaradantes et encensées. Pendant 6 ans, on a tout simplement été émerveillés.

On vous souhaite à tou.t.e.s une année rugissante les ami.e.s ! Love and Champagne ! Et #ShanghaiForever, bien sûr.

> Ma vie à Shanghai à écouter ici <

Xiexie Fanny pour cette oeuvre mémorable

Crédits image bannière : AFP/Getty Images

Auteur : Caroline Boudehen

Journalist, writer & reporter (Asia)

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