Le vent tourne, les têtes aussi

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Passés les premiers jours de mon retour bisounours à Shanghai (voir mon article précédent, qui relatait l’épopée de ma chance soudaine), je me suis vite rendu compte, que l’ambiance coeur-avec-les-mains en cachait d’autres, beaucoup moins tendres. Et peu reluisantes. Le paysage « Tout le monde sourit, se fait des câlins (en pensée), se balade main (virtuelle) dans la main (virtuelle) et trinque, ensemble (ça faisait un bout de temps) au thé, bien réel celui, dans des enseignes ouvertes (ça aussi ça faisait longtemps) » s’est confondu en une belle illusion d’un bonheur naïf. Tout autant que moi, soit dit en passant. J’étais trop absorbée, moi aussi, dans ce nuage de fumée toute rose aux vapeurs de LSD pour en douter. On n’avait jamais été aussi content de gambader dans la ville, même si c’était pour aller au supermarché.

La 1ère douche froide ne s’est pas faite attendre longtemps. Rendez-vous pris chez mon habituelle esthéticienne de quartier, charmant petit salon aux allures design et à la ligne éco-bio, niché dans une croquignolette lane* du quartier – bref, une de mes adresses bobo préférées – j’y allais donc d’un pas aérien-vive-la-vie-normale, quand soudain, un message surgit, des antres de WeChat. « Notre comité de résidents ne veut plus que les étrangers entrent dans la lane. Smiley qui pleure de rire. » Stupeur et tremblement. La gérante du salon est-elle consciente de ce qu’elle m’écrit? J’ai donc d’abord mis les mots maladroits sur le compte d’une traduction approximative. Elle devait parler des étrangers sans QR code de santé au vert, ou qui n’avaient pas fait de quarantaine, que sais-je. En fait, elle ne pouvait être plus claire, puisqu’elle a vite précisé que c’était « les white skin color people » dont il était question. Smiley qui pleure de rire. J’imagine au passage que la débilité de l’émoticône employée se voulait de mettre en avant le surréalisme de la situation. Ou qu’il valait mieux en rire qu’en pleurer?

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J’ai parlé de cet « incident » autour de moi, et les réponses qui m’ont été faites ont toutes (ou presque) été éloquentes. En voici un florilège :

1- « Mais du coup c’est bon, tu as pu trouver un autre salon ?! »
J’adore! Priorité n°1, trouver où se faire limer les ongles, c’est une nécessaire nécessité, comme chacun sait.

2- « Oui mais bon, tu as vu ce qui se passe en France avec les Chinois, on ne se comporte pas mieux. »
Oui j’ai vu, on a tous vu circuler les ignobles vidéos de personnes au faciès asiat qui se font agresser et virer des rames du métro à Paris et ailleurs. Mais, et pardon à l’entorse faite à la loi du talion, ceci justifie donc cela ?

3- « Ça ne m’étonne pas, ce sont les étrangers qui ré-importent le virus, du coup les Chinois ont peur. »
Certes, mais, d’une, Celui-dont-on-ne-peut-prononcer-le-nom et ses amis n’ont pas vraiment appuyé sur le fait sur 90% des cas importés étaient des citoyens chinois qui revenaient de l’étranger, je place ça comme ça, et puis, peu importe d’ailleurs, car, de deux, la Chine a mis en place des QRs codes, des systèmes ultra-stricts de quarantaines, possède légalement désormais l’ensemble de nos données sur plusieurs générations… Bref, les plus Hautes Autorités m’autorisent à vadrouiller à ma guise dans la ville, mais pas mon esthéticienne ? On se retient évidemment dans ce cas-là de faire exactement comme cité dans la réponse n°2, à savoir, répondre au racisme par le racisme, du type « Mais ils ont la mémoire courte non ?! Il vient d’où à la base le virus (bordel) ?! » Non, non, on n’est pas comme ça.

Parce que oui, il s’agit bien de racisme, et comme le montre le message que m’a envoyé la gérante du salon, il est complètement décomplexé. Elle n’a pas louvoyé, et elle aurait pourtant pu prétendre à mille autres excuses… J’imagine donc que celle-ci paraît acceptable.  Quand j’ai parlé de racisme et/ou de délit de faciès à propos de l’Incident, on n’a pas non plus pu s’empêcher de me faire remarquer « gentiment » que, « quelque part » « je voyais ce que ça faisait« . Je suis blanche, et blonde aux yeux bleus, de surcroît, NDLR, ce qui n’aide pas à la compassion. Décidément la réponse n°2 fait des émules.  Alors oui, c’est sûr, « je vois ce que ça fait » et ce n’est pas agréable, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais en fait, à cette personne qui me l’a « gentiment » fait remarquer, avec un petit sourire navré, je voudrais lui assurer, que je n’avais pas besoin de le vivre pour le savoir, en fait. C’est cette fameuse et implacable phrase du vieil oncle à table, célèbre pour ses faits d’arme – on a en a tous un – « Si t’a pas fait la guerre tu peux pas en parler ». Bah en fait ça se discute, si. Bref.

Il y a eu aussi les donneurs de leçon et les sentences faciles à envoyer a posteriori.
« Il ne fallait pas partir. » En gros, j’ai quitté le navire quand ça partait à vau-l’eau, et je suis revenue après la bataille. Je n’ai donc pas fait preuve de solidarité avec les habitants du pays qui m’accueille. J’ai fui, je suis donc punie. En parlant de solidarité, je pourrais m’étendre sur le sujet en France, et citer les mille témoignages édifiants de l’accueil fait à celles et ceux qui ont préféré leur maison à la campagne (qui ont la chance d’en avoir une) plutôt que leur appart à Paris pour s’y enfermer pendant une durée indéterminée. Comment ont-ils, les traîtres, osé préférer un jardin (qui leur appartient) à un mini-balcon (ou rien du tout)? En ces temps d’exacerbation d’inégalités sociales cuisantes, il est tenu, pour avoir le droit à la solidarité, de la mériter : et de se justifier en permanence sur tout. Soupir.

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Et puis, grâce à sa folle progression, le virus s’est vite vu affublé de multiples nationalités : en France, en province, elle est parisienne, aux Etas-Unis, elle est chinoise, en Chine, « étrangère, à tendance blanche »… Dur de s’y retrouver ! Du coup, rien de tel qu’une bonne vieille crispation nationaliste (ou chauvine) pour répondre au problème et assurer la paix sociale. Du coup, je me demande : Est-ce qu’un Chinois aurait fait la différence si j’avais expliqué que j’étais restée à Shanghai tout ce temps ? Lui serais-je apparue moins blanche? Ne serait-il pas sorti de l’ascenseur quand j’y serais entrée, n’aurait-il pas changé de place dans le métro, etc. ?

Heureusement, tout de même, certains m’ont dit : « Mais p***** c’est du racisme! C’est intolérable. » C’est bien mon sentiment. D’autant que cette réponse révoltée n’a pas été unique (ouf) et s’est souvent aussitôt agrémentée d’un alarmant « moi aussi ». On ne peut rien devant les comportement individuels, certes, mais l’inquiétude grandit un tantinet lorsque ceux-ci sont adoubés par les autorités. Lorsque j’ai parlé de l’Incident (toujours pas résolu d’ailleurs), autour de moi, j’ai compris que ce n’était pas un épiphénomène, mais bien une tendance. De nombreux témoignages m’ont été rapportés : impossibilité soudaine de mettre les pieds dans son propre appartement (loué), d’entrer dans sa résidence, interdiction de recevoir des visiteurs « étrangers », interdiction d’entrer dans certaines lanes donc, mais aussi dans certains lieux publics.

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Qui sont donc ces gens qui interdisent les accès « aux étrangers » en toute impunité – et qui semblent avoir tout pouvoir ? Ce sont les comités de résidents, une « organisation autonome de base des masses » créée dans les années 1950 pour assurer un suivi local dans les quartiers : elle était composée d’habitants « activistes », mais « faisant preuve d’un soutien dynamique pour assurer l’ordre moral et politique auprès du voisinage« **. Une instance qui a pris du galon au fil des années, et, en cette période de crise, s’est vue chargée de nombreuses responsabilités : prise de température aux entrées des résidences ou lanes, recensement des aller et venues dans les immeubles, distribution des livraisons, autorisation d’accepter (ou non) de laisser entrer les personnes, empêcher les gens de sortir pendant la quarantaine etc.. Le pouvoir leur serait-il monté à la tête ?

En Chine, on parle de « laowai bashing »***, ce qui me semble à la limite d’une expression cool, et qui en atténue un peu la signification à mon goût. En France, on parle de « racisme anti-chinois », dans le monde de « sinophobie ». On le houspille ce racisme dirigé, on le dénonce, on écrit dessus, car oui, comme toute forme d’injustice, c’est intolérable, et heureusement qu’on en parle et qu’on se bat pour les communautés stigmatisées et défendre leurs droits, tout ça, tout ça. Le truc c’est qu’en Chine, on ne dit rien, peur et censure obligent. « Mais pourquoi tu ne fais pas remonter ces faits?  » m’a-t-on demandé le plus naïvement du monde… Ben parce que que je n’ai pas envie d’avoir à faire aux autorités ici, au risque de braquer les projecteurs sur moi et mes proches, de déclencher un rouage d’où je ne sortirai pas gagnante, parce que, c’est tout bête, mais la liberté d’expression n‘est pas vraiment de mise. Alors si on doit faire des comparaisons, ce serait sans doute celle-ci qui serait la moins douteuse.

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Huang Yulong, photo courtesy Art+Shanghai Gallery (« Altered State: Chen Xuanrong and Huang Yulong Duo Exhibition »)

Hier, je suis allée dans une des mes librairies préférées de Shanghai. Lorsque j’y suis entrée, Y., la personne avec qui j’y avais rendez-vous, s’est vivement avancée vers moi. Je me suis dit que j’étais entrée trop vite dans la boutique, sans que personne n’ait eu le temps de checker ma température, d’inscrire mes n° de passeport et de téléphone, approuver mon QR code santé.. Mais en fait, cette jeune Chinoise s’est approchée de moi, a retiré son masque, et m’a, le plus naturellement du monde, serré la main. Avec ses deux mains. Un peu osé, cette poignée, en ces temps distanciés (on s’est désinfecté les mains ensuite, je précise, un peu confuses d’avoir franchi le « geste barrière »). Je précise aussi que c’était la première fois qu’on se rencontrait avec Y.. Je me suis dit que tout n’était pas perdu.

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* Lane : ruelle résidentielle étroite, typique d’une ville chinoise
** Martin K. Whyte, William L. Parish, Urban Life in Contemporary China, Chicago, The University of Chicago Press, 1984.
*** Laowai signifie « étrangers » en chinois

Auteur : Caroline Boudehen

Journalist, writer & reporter (Asia)

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