La saison des cigales et des mirages

Ça crisse, ça chante, ça joue des cymbales. Une vague qui monte et qui descend, stridente et monotone.

On ferme les yeux, paupières rabattues par un vent chaud, mèche de cheveux en travers du visage. Les pieds en éventail sur le muret en brique. On est dans le sud, la mer est tout près, juste après la sieste…

Ça y est c’est l’été.

On ouvre les yeux, paupières plissées par la brise brûlante, mèche grasse qui gratte la peau luisante. On est dans le Sud de Shanghai, la mer est loin, les pieds qui repoussent le mur de la terrasse du 8e étage de la tour. Vue sur l’ex-concession française. La France ? Seulement une vue de l’esprit… C’est le deuxième été consécutif où j’entends les cigales chanter ici. Ça crisse, ça crisse… Les cigales au goût de cafard.

Qu’est ce qui a changé ? Tout et rien, j’ai envie de dire. Shanghai fait du 100 à l’heure, mais c’est son rythme habituel de croisière. Comme sur un plateau de jeu, les rues se font et se défont, les adresses changent, s’échangent en un clin d’œil, on s’étonne toujours de trouver tel ou tel commerce ici, alors qu’il était là-bas la semaine d’avant. Ça donne le tournis, brouille les visions, et les 45 degrés ambiants aident à la confusion. Les nouveaux concepts éclatent comme des bulles à chaque coin de rue. Shanghai est un paquet gonflé, scotché aux surprises et aux nouveautés, qu’on a hâte, toujours, de déballer.  

Et les Shanghaiens alors ? Ils boivent du café. Et alors quoi, me direz-vous. Ils ne seraient pas tout à fait des extra-terrestres ? Oui et non. Il y a dix ans, personne ne consommait de café en Chine. Il a 15 ans, à part peut-être des sachets Nescafé perdus dans des fonds de boutiques improbables, on n’en trouvait pas. Aujourd’hui, Shanghai est devenue la ville où il y a le plus de cafés… J’imagine si subitement on trouvait des maisons de thé tous les 10 mètres à Paris. Oui, il y en a tous les 10 mètres (c’est une vision émotionnelle, non-objective, donc). De minuscules comptoirs en bois à d’immenses concepts-stores, ils sont tous stylés : tout en blanc, tout en noir, en béton, en bois, tout en fraise (si), branchouille affiché ou joyeuse bohème, chaque échoppe incarne le nouveau lifestyle de son jeune propriétaire.

La jeunesse de Shanghai (du moins une partie) est à la recherche d’une autre qualité de vie que ses parents : vive la slowlife et le chill. Siroter toutes sortes de breuvages caféinés aux notes parfumées ou alcoolisées est devenue une expérience devenue tendance, servie dans une dinette lookée, bien sûr.

On gobelote, on papote, on bulle : une façon de faire la révolution (du café). On regarde la rue passer, avec ses hordes de scooters silencieux. Des troupes qui n’ont plus la chevelure au vent depuis quelques semaines, mais entortillée tant bien que mal dans des casques de chantier, des bombes d’équitation, et parfois (rarement) dans des casques homologués. Une nouvelle loi colle des amendes à celles et ceux qui ne porteraient pas de casque en scoot. La définition du casque en question reste tout à fait subjective. On assiste donc à un défilé quotidien de créativité, chacun affichant ses talents de stylisme (et d’ingénierie en système D). Dans chaque contrainte, un espace de liberté existe, c’est ce que j’en retiens.

Plus de covid en ville, mais des contrôles toujours drastiques : une autre occasion pour le chef d’afficher une certaine inventivité, armée de compétences technologiques de plus en plus sophistiquées (les QR codes de santé se sont perfectionnés, les portiques de contrôle aussi, et tout ce qu’on ne voit pas, encore plus). Du coup les gens s’ennuient. Ceux qui avaient pris le pouvoir l’été dernier en interdisant ou non les accès aux résidences, lieux publics et j’en passe, ont eux aussi le regard dans le vide, les mains dans le dos ou les doigts qui caressent l’écran noir. L’excitation est retombée. Heureusement, il y a eu la grand-messe du 1er juillet pour se regonfler un peu le poitrail et faire la fête pour une bonne raison. Le Parti célèbre son centenaire cette année, si jamais ça n’avait pas rayonné jusqu’à vos oreilles. Discours en forme d’hyperbole du patron, rétrospective point par point du siècle passé, des heures sombres du pays à sa gloire actuelle, et en avant toute pour les cent prochaines années, les pronostics étant plutôt engageants. A Shanghai on a même eu le droit à un spectacle de lumière assez fou fou pour illustrer tout ça, et finir la journée en beauté. Le show s’intitulait « Follow the Party Forever », tout simplement.

Deux stations de métro se sont aussi et soudain fait rebaptiser pour le devoir de mémoire (choisie) et que l’on sache bien où tout a commencé – « Site of the First CPC National Congress » a été ajouté à leur nom d’origine. Une façon de se cultiver en voyageant local. A propos de culture, un nouveau musée a encore ouvert à Shanghai, avec, entre autres, les collections de la Tate Britain. J’avais oublié le pur bonheur de revoir ses classiques… d’être aspirée par des chefs d’œuvre. Pas forcément les plus joyeux, mais tout de même.

« La Destruction de Pompéi et Herculanum » John Martin, 1822

Je me suis souvenu, en flânant dans les salles au bord du Huangpu, de mes errances dans le Louvre à l’heure du dèj. Le Sacre de Napoléon par David m’est apparu, entre autres. Un effet 14 juillet ? Toutes ces fêtes nationales et ces empereurs… Au moins dans un musée c’est sublimé, me suis-je dis.

Un espace de liberté dans chaque contrainte, je vais donc passer mon été au musée.

« Mariana » John Everett Millais, 1851

*Image à la une @ncl.com

Auteur : Caroline Boudehen

Journalist, writer & reporter (Asia)

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