Du selfie, du mall et du bling-bling

« Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle? »… ou plutôt « Filtre, mon super filtre, dis-moi quel effet me transforme le mieux? » S’il est bien un truc, pour ne pas dire LE truc -entre autres milliers de trucs formidables, que le Chinois maîtrise, c’est bien l’art du selfie. Mais d’une façon assez particulière, bien à lui quoi. Le chinese selfie, c’est celui dont le fond (j’entends par « fond » le paysage ou le décor, pas la dimension intellectuelle de l’intention dudit selfie –enfin quoi que) importe peu . L’idée, c’est évidemment d’être au top : visage passé aux rayons anti-imperfections ou agrémenté de paillettes, oreilles de chat ou autres bizarreries fun (les filtres chinois sont plus forts que les filtres Snapchat (voir image ci-dessous). Et oui, comme chacun sait, le Chinois est un winneur), et de montrer que ce que l’on est en train de faire on s’en fout c’est super cool. Il n’est donc pas rare (en fait, c’est en permanence) de voir cette scène en photo ci-dessus. Encore que… Dans ce cas on est dans un café « caché » de Shanghai (oui je maintiens mon rang de bobo ici aussi, je ne traîne pas n’importe où), on peut donc se dire, que c’est trendy, et que de faire savoir que l’on prend un café dans un café (!) in, et bien c’est in. Donc tu fais quelque chose de banal mais dans un endroit in, tu es in. CQFD.

images
« Mais pourquoi? »

Mais, les Chinois se prennent en selfie  un peu partout : dans la rue en marchant, dans un rayon de supermarché sans intérêt (genre PQ, nouilles ou surgelés), dans le métro… par-tout. J’ai donc compris que le Chinois-selfieur-fou n’était pas vraiment attaché à la mise en scène mais plutôt à l’instantané (il vit en parfaite synchronisation une double vie, la réelle et la sociale virtuelle, allez savoir laquelle est laquelle). Parce qu’il va en faire toute la journée du selfie! Au début, voir deux amies se selfiser pendant des heures sans se parler dans un bar m’a sidéré (d’ailleurs, pour l’anecdote, la première fois que j’ai assisté à cette pratique – a-t-on vraiment l’impression que je parle de selfie? j’ai cru qu’il s’agissait d’escorts girls qui traquaient le client.) Ensuite je me suis rendue compte que c’était monnaie courante (il n’y a pas que des escorts à Shanghai), d’être en famille, entre amis, en couple, de faire son autoportrait tout au long du repas et sans s’adresser la parole (concentration sur le filtre oblige). Tout de suite, ça évite les conflits (et pourtant les Chinois crient tout le temps, mystère). En même temps peut-être tchattaient-ils entre eux directement sur WeChat, puisque c’est là que ça se passe (je vous renvoie sur l’article consacré aux cours de chinois)? Si je prends la peine d’en faire tout un article, à part le fait que j’adore (partager) ma vision des choses et que je n’ai que ça à faire) c’est que c’est une pratique un savoir-faire un hobby  une obsession frénétique en Chine. Donc, même dans un lieu quelconque le selfie cartonne (ajoutées a cela des poses, de re-poses, des moues, et j’en passe), alors quand il y a un « paysage »… C’est l’hystérie. Petite parenthèse : un « paysage » chinois peut-être un monument comme nous l’entendons, mais aussi, une fontaine a deux balles, un slogan d’une marque de luxe, un parterre de fleurs (du coup on n’hésite pas à aller franchement dans le parterre, pour plus de véracité) OU il peut aussi s’agir d’une occidentale (et blonde de préférence). ET OUI, je suis un paysage exotique ici, et la Chinoise (et ses trois ou quatre copines) selfise avec moi (à tour de rôle, parce que c’est moins gonflant). Epiphénomène? Je ne pense pas vu l’ampleur flippante de la pratique. Bref, le selfie, sa marée de perches (le gars qui a inventé cet instrument… doit être riche mais déjà snippé par quelque’un comme moi), est pour moi un paysage dorénavant quotidien et banal. Et douloureux.

IMG_9039
Derrière les meufs, il y a des tours, derrière les mecs, une plateforme
IMG_9137
Ici, c’est un hangar derrière le selfieur
IMG_9135
La vue intéressante ici « normalement », est à sa gauche (les fameuses tours de Shanghai), et non derrière elle. Après, c’est vrai que le parapluie n’est pas mal. 
IMG_9127.JPG
A la recherche de l’angle parfait (le Chinois a du matos adapté à chaque situation)
IMG_8698
Costume d’époque. Le selfie serait né fin 19è siècle en Chine (l’avant-garde)

Des malls, des boutiques, des boutiques et des malls en veux-tu, en voilà (histoire de placer une expression toute faite). La grande ville chinoise est ce temple de la consommation à centaines d’étages et milliards d’étalages (poésie quand tu nous tiens). Le Chinois y frétille (en bandes non-organisées) comme un poisson dans l’eau. Le shopping est le  hobby numéro 1 (oui le selfie est quand même lourdement concurrencé). Pris entre deux univers donc (le mall et le selfie), cela donne des milliers d’êtres, têtes penchées sur leurs smartphones ou perches brandies et regardant vers le ciel, qui déambulent (« regarder le smartphone »: comprendre sans te regarder toi, qui voit bien tous ces gens zombies t’arriver droit dessus).

[Malheureusement je n’ai que peu d’images. Trop occupée à éviter les coups d’épaules et de perches.]  Sur un pont reliant deux malls gigantesques (pléonasme), dont un s’appelle le « Super Brand Mall » (voilà, tout est dit) :

IMG_9208
Voilà. La ballade du dimanche. Je vous laisse imaginer le métro aux heures de pointe (oui je sais, cela n’a rien à voir avec le sujet, j’essaie de placer des visions, un peu comme des images subliminales #laligne13versionchinoise)

Le Chinois consomme a fond. De la bouffe (dans un mall en moyenne, deux ou trois étages entiers sont dédiés aux restaurants), des vêtements, du package (improbables combinaisons entre repas+visite+ un porte-clé offert si tu achètes les deux mêmes. Chinese stuff.), et du luxe. Et du faux luxe pour ceux qui ne peuvent que faire semblant.

IMG_8031
Le Less is more à la chinoise. Affiche placardée tout les 50m dans ledit Super Brand Mall
IMG_9117
Sache que dans un mall, TOUT est possible

Le mall : maison, religion, passion. Constructions pharaoniques sur des dizaines d’étages, les centres commerciaux ont surgi du sol il y a quelques années seulement, à une vitesse tout aussi pharaonique (très vite quoi) et occupent aujourd’hui une grande partie (pour ne pas dire l’ensemble) du paysage et de la vie ici. D’autant à Shanghai, qui à la réputation d’être une ville d’apparence : par exemple, lorsque l’on dit à un Shanghaien que le sol de sa ville s’enfonce de plusieurs millimètres par an sous le poids de ses buildings, toujours plus nombreux, toujours plus hauts, celui-ci se contentera de répondre à la chinoise : « Le gouvernement se charge du problème, et notre ville, moderne et tout en verticalité, est quand même fort belle! » (Extrait de « Shanghai l’Ambitieuse », de Rachel Delcourt). « Si le Parti dit qu’il fait beau quand il neige, sache que beau il fait » (Extrait de « C’est la Chine quoi » de Caromaligne).

Cela n’a rien à voir avec un centre commercial à l’européenne. En gros, si tu te sens perdu dans ton E.Leclerc de province, le mall chinois sera pour toi le labyrinthe du Minotaure dans une des pyramides de Gizeh (pour continuer à filer la métaphore), vertige en plus.

IMG_9139.JPG
Vue intérieure n°1
IMG_9140.JPG
Vue intérieure n°2

Vaguement monstrueux non?

Le mall a ce côté un peu fou, too much (évidemment) : trop de boutiques, trop de choix, trop d’étages, trop de monde, trop de tout. Trop de concepts en un. THE mall de Shanghai, qui me semble le plus « typique », car il en dit beaucoup sur la culture chinoise (dès que tu sors dans la rue ici, tu te transformes en grand sociologue, et tu étayes ta thèse à l’apéro avec des expats, toutes tes phrases commençant ou se terminant par « Ah nan mais là j’ai halluciné, vraiment. »), c’est le K11. Le K11. Pourquoi « K11 »? parce que son jeune et riche propriétaire rêvait d’avoir un royaume (donc, Kingdom en anglais, d’où la lettre K, et comme K est la 11éme lettre de l’alphabet.. oui, le type a le génie des titres). Le K11, qui est né à Hong-Kong, et qui s’est donc dédoublé à Shanghai, est née de la volonté de son fondateur de réunir dans un et même lieu « L’art, la nature et la vie » >> Comprendre pour l’art, un « musée » au sous-sol et des sortes d’installations ici et là (de l’art contemporain cela va de soi), un espace mi-restau mi-potager (en gros tu peux manger ce qui y est cultivé. La nature, donc) et la vie, c’est à dire des boutiques (de luxe) absolument partout. En bref, le K11 te propose une vie (de bisounours) en autarcie. Manger, acheter, se cultiver. Vivre, tout simplement. Pour vous donner une idée :

IMG_9107.JPG
Bam. 
IMG_9114
Si vous le dites…
IMG_9113.JPG
Choix cornélien
IMG_9115
Pour peu que l’on oublie…

Du selfie, du mall et du bling-bling, ou l’art de l’apparence. Ou donner l’apparence d’en avoir une. (Oui oui, je sais, il faut relire la phrase deux fois.) Se filtrer, acheter du luxe ou ce qui s’apparente à du luxe (marques, étrangères qui plus est, car le vrai made in china souffre encore un peu beaucoup de sa réputation) et surtout de le montrer, ce pouvoir d’achat. C’est vital important. Mais, ce n’est pas juste du bling-bling pour craner. C’est là toute la subtilité l’entourloupe. Le Chinois un être juste superficiel? Et bien non. Pas que. (Re-parenthèse-rappel : ce blog est parfois au second degré). Non, avoir de l’argent et le montrer doit être un pléonasme. Cela garantit votre position sociale (en gros, on ne peut pas se tromper sur vous. Et oui, vous le voyez venir le  pied-de-nez?). Exemple: Si vous avez de l’argent, que vous êtes patron (évitons les clichés), et que vous roulez dans une pauv’ twingo (désolée..), vous n’êtes pas à la hauteur de votre rang, et qui plus est, vous êtes en train de décrédibiliser votre entreprise. Pire, vous êtes fourbe, vous cachez votre véritable identité sous une apparence (de pauvre). L’apparence signifie. Et c’est énorme. Elle cautionne votre vraie nature position. C’est pour ça qu’à Shanghai, on croise ce genre de « voitures »:

IMG_9066
Dans le magazine « Le Petit Shanghaien ». Les photos ont toutes été prises à Shanghai

En Chine, ce rapport entre avoir de l’argent et le montrer signifie que vous avez de la face, c’est le terme. Extrait d’un livre, repris dans le magazine francophone de Shanghai « Le Petit Shanghaien » (comme je suis bonne élève, je cite mes sources proprement. Enfin surtout parce que j’y bosse maintenant. Oui, je le dis, et je le montre. J’ai de la face quoi. Mais pas encore de thune.):

« Cet étalage de signes extérieurs de richesse et de réussite, qui peut nous apparaître déplacé ou que l’on qualifierait facilement de m’as-tu vu, est tout à fait naturel en Chine et considéré, ni plus ni moins, comme un moyen d’affirmer son statut. L’expérience de ce riche homme d’affaires chinois, revenu des Etats-Unis, en fournit une parfaite illustration: « J’ai vécu vingt ans aux Etats-Unis et là-bas tout le monde prend le taxi, qu’on soit employé ou chef d’entreprise, ce n’est pas un problème. De retour en Chine depuis peu, je me suis rendu à l’une de mes premières réunions en utilisant le taxi comme j’avais l’habitude de le faire aux Etats-Unis. A mon arrivée, tout le monde m’attendait à l’entrée. En descendant du taxi, j’ai tout de suite remarqué leurs visages déçus et décontenancés. La voiture de laquelle je descendais ne correspondait pas au statut que j’étais censé avoir à leurs yeux. J’ai beaucoup appris de cette expérience. La voiture représente votre position et la valeur de votre entreprise (est-ce une entreprise solide et puissante, ou plutôt une petite entreprise sans moyens?). La première impression est très importante. Les gens ici attachent beaucoup d’importance à ce qu’ils voient. Même si personnellement je n’attachais pas beaucoup d’importance aux voitures, j’ai fini par en acheter une. -Laquelle?- Une Ferrari. Dorénavant, on ne me pose plus un tas de questions qui semblent mettre en doute ma position et l’attitude des gens à mon égard à changé. Désormais, on me déroule le tapis rouge, je peux rencontrer immédiatement toutes les personnes que je souhaite. C’est plus facile. » (Extrait de Chapitre 2 de Comment ne pas perdre la face à un Chinois).

Allez, un deuxième extrait du même livre :  « En chine, on dépense dans ce qui se voit et ce qui va donner de la face. Et plus c’est cher et en vogue, plus cela donne de la face. Par exemple, pour attirer sa clientèle, un restaurant shanghaien a basé sa campagne marketing sur le slogan « Nous sommes les plus chers de Shanghai ».

Alors, du coup, quand on n’a pas d’argent? Et bien on fait comme si et on y va à fond dans le surplus, l’abondance et le bon goût, surtout -et l’accoutrement vestimentaire va avec bien sûr, mais ça, je vous en ai déjà parlé. La boucle est bouclée (mais pas le blog).

IMG_9065
Non, ce n’est pas ce restaurant dont il s’agit plus-haut

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s