La marche de l’empereur

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« En tant que représentant du Ciel sur terre, l’empereur exerçait un pouvoir absolu sur toutes les affaires, petites ou grandes, qui se déroulaient sous le Ciel (天下). Son mandat pour gouverner était considéré comme un mandat divin et prédestiné. Contrairement aux relations internationales modernes, l’Empereur de Chine n’était pas considéré en Extrême-Orient comme étant simplement le chef d’un état parmi d’autres, mais aussi comme le seul et unique chef suprême de l’ensemble du monde civilisé. » (Source : Wikipédia)

C’est ainsi, qu’un beau matin de novembre 2018, mandat céleste en mains et cape d’invisibilité jetée sur l’épaule, Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom*, décida de marcher sur Shanghai. Non pas à, dans – ou même pour – Shanghai, comme un chef d’Etat lambda a l’habitude de le faire, mais bien dessus… En Occident, les paons paradent en ville, ici, le rapace la recouvre de son ombre.

Nous avons eu l’honneur, nous, shanghaïens de cœur ou de sang, petits êtres frétillants, connus pour leur humilité et leur frugalité, de recevoir la visite du Grand Chef éternel** de l’Empire du Milieu, dans notre cité – tout aussi humble que ses habitants. Dès l’annonce faite, et consciente du privilège octroyé, Shanghai a turbiné sévère, pour être prête le jour J. A quelques semaines de la venue de Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom, tout le réseau EDF de la ville a été repensé. Câbles moches enterrés, nouveaux lampadaires assortis de caméras plantés, lasers et éclairages ignorant tout des méfaits de l’épilepsie, branchés – aucune couleur possible ni aucune variante de clignotements n’ont échappé à la chorégraphie hystérique et imposée dès la tombée de la nuit.

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Pour le spectacle diurne, des scènes champêtres toutes croquignolettes ont été érigées, à l’instar des crèches de noël, selon des versions plus… Inattendues.

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Des fleurs ont été plantées, absolument partout – même sur les rambardes d’autoroute. Bref, des petites mains ont bêché, cimenté, et, j’allais oublier le plus important, des petites mains – ou une grande? – ont nettoyé la ville. Et ça a frotté sec. Shanghai a été récurée, au grattoir : plus aucun vendeur ambulant de bouffe, de clopes, de fleurs, de collants, de DVD (de films pas encore en salle), de tout. « On » en a même profité pour dépoussiérer deux trois habitudes peu classe : fumer en terrasse (soudainement interdit dans certains établissements) et faire la fête trop tard (horaires réduits pour tous les bars et clubs de Shanghai pendant quelques jours). Donc, pour résumer, on fait disparaître tout ce qui fait l’ADN de la ville dans la vraie vie, et à la place, on montre tout ce qu’on reproche à la ville d’être : dépensière, superficielle, bling-bling-mais-dans-une-certaine-mesure.

Du faste, mais pas trop, de la face, parce qu’il faut.

Quoiqu’il en soit, Shanghai et sa parure de mille feux, attendait de pied ferme son empereur, d’ordinaire si lointain. Comment était-il? Petit? Grand? Souriant? Impassible? Moi aussi, j’avais envie de savoir. J’étais même surprise de ne pas encore avoir vu fleurir dans toutes les échoppes – qui n’auraient pas été fermées – de petits drapeaux avec son visage imprimé dessus, de casquettes, de T-shirts, bref, un équipement digne du Fils du Ciel que diable!

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Aujourd’hui, je me demande même s’il est réellement venu, ou si cette annonce tapageuse n’était pas un leurre. Rien, nous n’avons rien vu. Juste pressenti l’ombre de sa présence. Où était-il précisément ? On ne le saura jamais. Mais, je dois admettre, que ses attributs, eux, étaient concrets : pendant deux jours complets, des quartiers entiers ont été bouclés et l’ensemble des écoles fermées. Les deux-roues ont été pourchassés par les autorités (parce que) et les automobilistes assignés à des directives de lieux et de temps surréalistes. Rues désertes, enseignes closes, flics à tous les coins rues. Il ne manquait  que la boule de paille au milieu des autoroutes qui traversent la ville pour se croire dans un western… Désert, désolation, vent et silence. Tension aussi palpable qu’avant un duel devant le saloon.

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Le Fils du Ciel a-t-il un visage ? On pourra toujours l’imaginer… On ne célèbre pas Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom comme la Reine d’Angleterre.

Pas de calèche, mais une mini Cité Interdite en guise d’habitacle. Pour irradier en toute sérénité.

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(c) Creative Arts

Image en Une : ALY SONG/REUTERS

*Réf. à l’univers de « Harry Potter » de J. K. Rowling, pour évoquer le Seigneur des Ténèbres, dont le nom est tabou

**Le 11 mars 2018, les députés chinois de l’Assemblée du peuple ont voté un changement de la Constitution qui permet au président Xi de demeurer en poste éternellement

Auteur : Caroline Boudehen

Journalist, writer & reporter (Asia)

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