La face cachée de la lune

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« Gigantesque base construite sur la face cachée de la Lune, le Camp de la Lune Noire est le quartier général des forces de Véga. Le grand Stratéguerre (alias Véga, le grand méchant chef, ennemi juré du gentil Goldorak, ndlr) viendra s’y établir après la destruction de sa planète. Conçue pour fonctionner de manière autonome, la base lunaire abrite de nombreuses installations de recherche et de production. Des golgoths et antéraks (machines ET armes en même temps, sophistiquées et infernales, donc, ndlr) peuvent y être fabriqués sur place. »  (Source : goldoraknostalgie.wordpress.com) *

C’est sous cet éclairage un peu lunaire que j’ai compris ce qui s’était passé le 3 janvier 2019. Fidèle descendante des années 1980, je suis une disciple invétérée du Club Dorothée – et fus ainsi longtemps sous l’emprise totale des créatures qui peuplaient chaque mercredi après-midi de l’époque, du croquignolet Astro le petit robot, à ce mystérieux Goldorak. Si Astro avait déjà une noble mission (gérer le lien homme/robot) et un côté attachant, Goldorak, lui, était bien plus impressionnant, et menait sa terrible guerre, bataille après bataille, dans un sombre univers, pour sauver la Terre, en priorité, la lune éventuellement, le cosmos et au-delà, si possible. Ainsi, lorsque ce message venu des ondes surgit sur l’écran de mon smartphone, c’est la face (subliminale) du Grand Stratéguerre  qui s’y superposa : « La Chine s’est posée sur la face cachée de la Lune, une première mondiale ».

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Une nouvelle épique, une sentence inéluctable, à l’allure dramatique, vernie d’une couche de mysticisme… La face cachée de la lune. L’invisible, le revers des rêves, le sommet imprenable de l’alpino-poète ! Une prouesse technologique certes, mais qui venait précipiter le fantasme dans le néant. Vais-je toujours rêvasser autant, en toisant l’astre en question – en sachant que désormais, des drapeaux flottent sur tous ses côtés ?

Aller sur la lune, être le premier, c’était déjà faire vaciller le monde, sa poésie et son imaginaire. Et se l’approprier, par conséquent, d’un coup soudain d’objectivité… Alors bien sûr, pourquoi réserver cette « terre » mystérieuse aux simples artistes et rêveurs. Les scientifiques aussi – même s’ils sont moins lyriques – ont droit à leur part du gâteau. Et les scientifiques chinois aussi. Personne n’échappe à son attraction finalement – non je ne compare pas la Chine à une marée. Les Chinois avaient déjà aluni en 1976, en un seul essai – ce qui relève de la performance, car, à titre de comparaison, l’URSS avait tenté l’opération 11 fois avant d’y arriver – et avaient, à l’époque, exulté. Alors, bien sûr, en ce 3 janvier 2019, double exultation : ils sont les premiers à découvrir un territoire inconnu, lui-même source intarissable de mystères, autant pour la science que pour la poésie.

Le ton de cette nouvelle année est donc donné : les Chinois ont mis la main sur l’envers du décor. Suite logique de certaines intentions non-révélées ? Et bien, considérant mes séances ciné-club des vacances de Noël – « Le Monde selon Tu-sais-qui » ou autre documentaire de la même veine (voir les sélections Arte Plus 7) – je pense que… En fait non, je frémis. Les Chinois, nouvelles forces de Véga ?

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Certains ne perdent pas le Nord. Tapi dans l’ombre du soleil – qu’était l’Occident ? – l’Empire du Milieu bondit lorsque l’on s’y attend le moins, et la plupart du temps, il est question de records ou de quelques prouesses de l’ordre de l’extraordinaire. Lorsqu’il s’agit de chiffres, la Chine tord le cou aux tendances, et nous en fait perdre notre latin. Quelques exemples tombés entre fin 2018 et début 2019, période entre chien et loup (enfin cochon) : « Le nouvel aéroport international de Pékin devrait gérer 45 millions de passagers par an d’ici 2021 et 72 millions de passagers d’ici 2025 », « Une photo de Shanghai à 195 milliards de pixels permet de voir le visage des passants dans la rue » (depuis le haut de la Pearl Tower, ndlr), un bond en avant de la reconnaissance faciale, avec les lunettes supersoniques… « 1,4 milliards de personnes reconnues en une seconde » (ou, plus concrètement, « un homme reconnut entre 60 000 dans un stade ». Verbatim : « Nos caméras de détection sont si puissantes et intelligentes qu’elles sont capables d’identifier un criminel au milieu de milliers de visages, mobiles et mal éclairés. » Alors… si cela ne concerne que les criminels, ça va.  Un dernier pour la route ? Par ici. Quel teaser pour l’année du cochon !

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Je suis donc rentrée à Shanghai le 10 janvier, avec des rêves plein la tête… et depuis je tente de vérifier si le soleil est toujours dans son axe, ou si la lune a été déviée (ou décrochée par mes modestes hôtes). Pas simple.

Bienvenue sur la planète rouge. Décalages, horaire, culturel et autres… Janvier en Chine incarne toujours une période transitoire pour un Occidental qui y vit. A peine a-t-il entamé l’année, qu’il se doit de recommencer quelques semaines plus tard. Une période plutôt étrange – un peu plus que d’habitude – dans laquelle se croisent soleil et lune, croyances et grigris, balais et marteaux-piqueurs, odeur de béton et de pollution maximale, farandoles de mantras, tout cela sur fond rouge grandiloquent. Un mois où l’année a commencé-mais-en-fait-non, un sas entre deux temps où tout est pris dans un mouvement inéluctable… Cette année c’est le Cochon qui chasse le Chien : une partie de chasse jusqu’au 5 février, moment où la nouvelle lune éclairera le groin de l’animal et plongera la truffe de l’autre dans l’obscurité pendant douze ans. Un sous-bois où chaque année, la ménagerie zodiacale s’agite, tout comme ses gardiens : période des grands travaux, du ménage de printemps, liste des grands objectifs à remplir et à dépasser… Tandis que les autres – dont moi – mi-concernés, mi-subjugués, observent respectueusement. A se demander qui est dans la lune…

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*Rappel du pitch de « Goldorak » : combat entre Le Grand Stratéguerre et Goldorak, les forces du mal vs. celles du bien, les méchants extraterrestres vs. les gentils humains, la lune vs. la Terre, etc. etc. Bref, un dessin animé un tantinet manichéen.

**Image en Une : Drapeau: Etereuti via Pixabay CC0 License by / Lune: Versal1992 via Pixabay CC0 License by / Montage Slate)
***Image cochon volant: freepik.com

Auteur : Caroline Boudehen

Journalist, writer & reporter (Asia)

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