Guanxi or not guanxi: de l’art divinatoire des QR codes et autres histoires de trajectoires

Et voilà. Ce qui devait arriver arriva : un chinois m’a craché dessus.
Pas intentionnellement Dieu merci – si ç’avait été le cas, je pense, en toute modestie, que le cours de l’Histoire aurait changé.
Du haut de son vélo. Et moi du bas du mien.
Il y avait pourtant eu des signes avant-coureurs (moment prolongé, très très prolongé, d’éructations diverses), que j’ai sous-estimés, à force d’entendre ces bruitages gutturaux partout et toute la journée. Bizarrement, c’est exactement au moment j’ai mis un coup de pédale un peu énergique –  » Ah-ces-gens-qui-n’avancent-pas-poussez-vous-je-suis-pressée… » énervée pour rien comme toute française qui se respecte- que j’ai eu un pressentiment. Et accessoirement, lorsque j’ai vu la tête du Chinois se tourner en prenant une grande inspiration.. je me suis dit « Et merde ». Et voilà, après quelques « sorry je n’sais quoi » du mec et moi en train de brailler que « putain c’est vraiment dégueu je n’sais quoi, j’ai commencer à philosopher sur ce gros crachat, que fort heureusement (et étonnamment) je n’ai pas reçu dans la face, mais sur le sac en plastique dans le panier du vélo.

Du coup, j’ai eu le temps de l’observer dégouliner le temps d’arriver à destination, et de me faire mon quart d’heure de gym mentale. Non pas sur la vie et la mort d’un glaviot, mais à comment j’en étais (encore) arrivée là. C’est à dire cette position improbable, laquelle à  d’ailleurs un parfum de schizophrénie, à savoir: qu’est ce qui est le plus improbable chelou? Se retrouver à regarder un crachat suinter pendant 20 minutes et se demander si oui ou non on va vomir OU consacrer un article de blog à ça. A ce propos, l’histoire ne dira pas si j’ai pris une photo pour immortaliser ce grand moment de conscience éveillée… quoiqu’il en soit, je vous épargne l’illustration visuelle et on passe directement à la conclusion: et bien ça me pendait au nez (voilà, j’ai stimulé une petite image visuelle tout de même). Ça fait deux ans que j’entends renâcler autour de moi, que j’observe les signaux, et que je n’y prends pas garde, ou pire, que je passe outre (cf. L’article « L’expérience »). Comme si ma posture quotidienne et préférée était finalement une lutte constante avec mon environnement, sorte de sale habitude masochiste.  Laquelle consistant a constamment vouloir courber l’échine du temps et pas la mienne. Et bien sans surprise, ça ne marche pas hein.  Ce jour-ci, j’aurai dû tranquillement rester derrière ce chinois en vélo, comme lui en fait, à profiter de la douceur automnale (et ne pas accélérer). En gros, j’aurai dû m’adapter, et non aller à contre-courant. Et les trajectoires -du crachat et de moi-même- auraient été fort différentes, et chacun aurait vécu sa vie tranquille sans se rencontrer.

Bref, même considération existentielle, quand, un samedi matin, je me retrouve en train d’analyser les scores du FC Barcelone. Sisi. Les réactions en chaîne : « moi qui me cherche il y a deux ans + ah j’ai une nouvelle idée si j’écrivais + ah en fait non + arrivée en Chine + ah en fait si + mais pas comme ça + si je faisais une reconversion + arf nan + ah bah le journalisme c’est ex-ac-te-ment ça + reprise des cours ça faisait longtemps + ah bah oui dans le journalisme il y aussi la presse sportive… (note de l’auteur, oui il y a beaucoup de monde dans ma tête). Voila ricochets, chaînes, maillons, nœuds, liens improbables… bref, c’est un peu comme le guanxi (c’est à dire le « réseau » en chinois), qui se joue des hasards et des coïncidences-qui-n’en-sont pas, tout ça bien mixé dans une auto satisfaction qui te fait dire « tout ça c’est grâce à ma ruse et mon nez fin dans mes choix ». Et bien non, pas que du tout. Dans toute réaction en chaîne qui se respecte, il y a un chinois qui se cache.

Pékin. Assise en train de poser des question à l’un des plus grands artistes de sa génération le matin, quand l’après midi je me retrouve à discuter avec une philosophe dont j’ai passé l’été à lire les livres « par hasard » et qui m’a beaucoup touchée. Coïncidence? J’ai rencontré Tchang à Shanghai, qui m’a recommandée au magazine M. qui voulait faire un reportage et cherchait un-e journaliste francophone. Si j’ai rencontré Tchang à Shanghai, c’est parce que Martine m’a parlée de lui à Paris. Si j’ai pu parler à Martine, c’est parce que Janine lui a parlé de moi. Janine? Je l’ai rencontrée lorsque j’ai travaillé en galerie il y a presque 7 ans. et que l’on est restées amies, etc. etc. Bref, j’ai bien fait d’avoir voulu, à un moment de ma carrière (imaginaire) professionnelle, devenir artiste. Bref, on a compris le principe.

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En France, tu sais que le réseau c’est important. En fait on n’arrête pas de te le rabâcher. « Si t’as pas de réseau t’y arriveras pas, si tu n’es pas dans LE réseau ça ne sert à rien. Et pour rentrer dans LE réseau? Bah il faut du réseau ». Bref, on s’y perd.

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En chine, le réseau (le guanxi) se fait presque à ton insu. Il se tisse tout doucement (plutôt vite en fait) autour de toi sans que tu aies le temps de t’en rendre compte et il devient vite une entité supérieure dont tu deviens le disciple. Pour accéder à ses Voies graalesques : le QR code (et une baguette magique en forme de smartphone). Ici, point de millions de barrages à faire sauter pour arriver là tu veux (c’est à dire connaitre bidule, qui connait l’assistante de machin, qui connait l’assistante en chef de machin-truc qui connait…), il faut juste savoir scanner. D’ailleurs même si les cartes de visite sont encore un rituel en Chine, on a plutôt l’impression que ça fait partie de la déco, genre une sorte une tradi vintage pour se faire plaisir. Ici, ton identité et ce que tu vas en faire passe par WeChat (équivalent en 25 000 fois mieux d’un WhatsApp, Facebook, boîte mail et carte bleue combinés), un QR code et un scan pour pouvoir chopper le contact du voisin. WeChat est un peu la porte entre réel et virtuel ou inversement on ne sait plus bien.

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Quoi qu’il en soit, en soirée, tu souries, tu scannes et tu te fais scanner. Voilà tout. Ensuite, c’est une histoire de savoir manier le boomerang dans ta vie mondaine. Et de s’attendre aux effets, hautement improbables.

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La Chine est un monde de QR codes à part entière. Et comme tu n’y comprends pas grand chose la plupart du temps, ce monde t’apparaît dans une version mystifiée.

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A la caisse, par exemple, tu tends ton smartphone pour payer, et soudain, tout un réseau se met en activité : on te fait scanner un code, puis un autre, et c’est le vendeur qui scanne à son tour un truc, et qui te redemande de scanner quand c’est validé (ou pas, ça c’est moi qui suppute, qui essaie de trouver une logique à tout ces méandres bordélo-mystiques), et qui soudain, te sort cette phrase fatidique « Wait a moment ». Moi, maintenant, je l’interprète comme un mauvais présage le « Wait a moment« . Ou comme un sort que le chinois te jette. Un moment, c’est assez aléatoire en terme de durée, mais ici, il a tendance à beaucoup durer…. Le Chinois est un marseillais qui s’ignore. Bref tu soupires, et tu enlèves ton manteau, en te disant que tu n’es pas sortie de l’auberge, et tu t’apprêtes à annuler tout tes RDV de la journée (rien que ça), déjà lancée dans un élan dramatique. Un autre vendeur revient, re-scanne ledit truc, ou un autre truc, tu n’arrives pas vraiment à suivre le fil. Cinq vendeurs plus tard, tu as enfin réussi à payer (enfin quelqu’un visiblement l’a fait pour toi). Pourquoi tout ce bazar ? D’une je ne saurai jamais vraiment, mais de deux, c’est parce que chacun a un rôle bien assigné, duquel il ne déborde jamais (ce qui complique les chose lorsque tu es un être humain et logiquement, doué de bon sens). Ainsi, dans mes méditations pseudo-philosophiques, je me suis dit que, hormis les QR codes, quand même, les Chinois adorent le concept de « réseau » et doivent se percevoir comme les maillons d’une immense chaîne ou d’une immense métaphore idéologique. Ou comme les savants tisserands d’une toile d’araignée, dont, parfois, tu aurais la désagréable sensation d’être au centre. Il y a toujours la personne a qui tu t’adresses et les autres, mystérieuses, cachées derrière. Sens du service ou façon de se dédouaner de tout? Et de refiler le taf à son voisin parce que c’est chiant de le faire soi-même. Parce que le guanxi, le fameux, s’il se définit comme l’équivalent du réseau, des connexions, en français, se définit aussi comme : « une orientation de l’esprit qui conduit à mobiliser les réseaux de relations dès lors qu’on se trouve face à un problème… »

Coïncidence, coup du guanxi, boomerang qui te revient dans la tronche, habile calcul… ça trajecte fort aux alentours et dans ta tête. Finalement tout ça c’est une philosophie de vie que je pourrais intituler « De l’Art de recevoir un Crachat« . Tu le rejettes ou tu le transformes. Et oui qui sait? D’avoir été dans la trajectoire du crachat me rendra peut-être célèbre (Alors, oui, je le redis, j’espère beaucoup et toujours être « repérée » en tant qu’auteur pétrie de génie, d’humour et de finesse à travers ce blog). Quoiqu’il en soit, les coïncidences qui n’en sont pas, moi, je n’y crois pas. (hors de question d’avoir pris un crachat pour rien bordel!).

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Auteur : Caroline Boudehen

Journalist, writer & reporter (Asia)

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