L’art très contemporain de prendre un café à Shanghai

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Allez prendre un café. Une habi-attitude de l’Ouest que l’on (tente) d’emporter partout avec soi.  Ce micro-rassemblement avec soi-même ou avec les autres, autour de la minuscule tasse d’expresso ou le voluptueux mug d’un café-crème. Une nécessité pour commencer la journée, pour la ponctuer, la mettre en pause ou brainstormer avec équipe ou clients, ou papoter entre amis. Autour de la fameuse machine à café ou en terrasse, pour ne citer que deux totems culturels et intouchables. Bref, café = convivialité.

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Un comportement socialocafféiné qui n’existe tout simplement pas en Chine. Probablement parce que l’équation café/convivialité égale plutôt oisiveté. Et bien oui, on prend un café à plusieurs pour se retrouver, glander ou gazouiller. Mais aussi pour « parler » : c’est à dire, en France, débattre, argumenter, décrier, crier… Bref, s’exprimer. Alors bien sûr, ici.. bon.. Ceci est une autre histoire. L’expression passe par un autre canal que le liquide noir. On préfère jouer. Aux cartes, au Mah-jong, pourvu que l’on s’amuse. On danse, aussi. Du coup, on boit moins et on parle peu. Et donc pas besoin de la tasse ou du gobelet fédérateur, ni d’un quelconque nectar d’ailleurs. Et surtout, parce que le café n’existait tout simplement pas en Chine. Personne n’en produit, personne n’en boit et inversement. Il y a moins de dix ans à Shanghai, impossible de trouver ne serait-ce qu’un sachet de nescafé dans le bouboui du coin.

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Aujourd’hui, sur le Bund

Alors, lorsqu’aujourd’hui les cafés surgissent à tous les coins de rues de la mégalopole, du plus étrange au plus chic, en passant, surtout, par des concepts de cafés, voir des concepts du concept de ce qu’est un café (Shanghai c’est l’espace), et bien… on se dit que quelque chose a changé. Les Chinois se sont emparés de ce produit – tout nouveau pour eux, limite classé au Patrimoine de l’Humanité pour les autres – pour  inventer leur propre conception du café, et tenter d’avoir une part d’un des business les plus alléchants (enfin, ça dépend des goûts).

Résultat,en quelques années, les espaces-cafés pullulent dans les grandes villes de Chine tandis que la consommation dudit café tente de s’inscrire à travers des mœurs tout à fait nouvelles. Et ça ne va pas toujours de pair. D’où cet article, les questionnements existentiels qui le traversent et la tentative de « comprendre ». Et c’est aussi pourquoi, à cause de cette équation bancale, là où la relation cause à effet ne fonctionne pas vraiment, le sobre « allez prendre un café » s’est métamorphosé en un acte un peu foufou, voir extravagant. L’expression est peut-être simple, mais ça heurte de plein fouet la philosophie de vie à Shanghai, qui ne fait pas entrer la sobriété, ni dans son vocabulaire ni dans ses rues.

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Le café se prend donc dans la quatrième dimension, et au-delà. Voilà ce que tu dois entendre lorsqu’on te propose de « Juste » allez prendre un café à Shanghai.

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Prendre un café, les conséquences (post Wechat)

Chaque lieu a sa propre « ligne » de café, qui ne ressemble en rien à ce que tu connais, cher Ouestien. Et justement parce que tu es (ou as ce côté) parisien toujours à la recherche de nouvelles tendances et à la pointe de la mode, tu es intrigué, même si on est en train de toucher au saint Graal de tes journées, sans lequel rien ne serait possible.

Parce que qui dit mode, dit création. Le café, à Shanghai, est devenu un art contemporain. En fait, c’est Le Nouvel art contemporain de la ville… Donc cher (il est même plus cher qu’à Manhattan*), et qui veut se faire remarquer. Et qui se cherche, aussi (beaucoup).

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C’est grâce à mon œil de bobo aguerri que j’ai commencé à remarquer et à traquer le phénomène : les cafés au looks ultra contemporain (avec aplats de peinture rose fuchsia combinés au petit comptoir en bois qui va bien, par exemple) qui se sont ouverts dans des rues chinoises populaires, et qui contrastent assez brutalement avec l’ambiance du quartier : amener l’art (du café) dans les périphéries?

Périphéries qui apparemment s’en balancent. Personne n’a jamais été commandé un seul « café » dans ce mini-temple-du-café-soi-disant-vietnamien (le Vietnam serait la nouvelle tendance incontournable en matière de café, a décidé ce Chinois entrepreneur). Bref, a Dongchang Road, rue a restaus chinois bon marché, étals de fruits et légumes, boubouis en tous genres, la tendance n’a visiblement pas pris. Pas de Chinois accoudés au comptoir et sifflant un expresso de quelques nationalités que ce soit. Et, pourtant, il y avait possibilité de se projeter dans le monde virtuel du café vietnamien et bien plus, la com marketeuse avait tout prévu : l’appât futuriste de bulles de verres un peu psychédéliques et qui te font tourner la tête si tu les regardes trop longtemps. Le cadre instagram pour te selfiser et avec tes potes-à-la-pointe et te poster sur LE réseau social de l’image (même si, pour info, instagram n’est pas accessible en Chine). « Mais on s’en fout » a dû penser le Chinois-vietnamien-entrepreneur. Prix exorbitant pour le quartier + réseau social méconnu = un café vietnamien-ça-se-mérite. Et ce n’est pas le seul à avoir pensé comme ça, vu l’éclosion du même genre dans toute la ville.

Le café ça te transporte dans des mondes et des empires insoupçonnés. D’où le choix de Starbucks d’implanter son plus grand flagship ici. Pour info, Starbucks couvre la chine avec plus de 3 000 enseignes, dont je dirais à vue de nez, la moitié à Shanghai. On ne sait plus très bien qui, des deux, possède le plus grand Empire. Dans le plus grand Starbucks du monde, on répond aisément à la question « What else? » de Georges. Bah tellement de trucs mon ami. Réalité augmentée, pizzas, bar à thés, bières biobobo, torréfaction en live… bref, tu en oublies ton latte au comptoir.

 

Mes préférés de la section bizarre, ce sont ceux qui tentent le tout pour le tout. Les adeptes du « On ne sait jamais ça peut marcher » :  la dégustation d’un « café » sorti tout droit de l’oreille d’un lapin, par exemple, ou en matant tes futurs baskets.

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Mais il  y a aussi, les baristas du café… Et là, c’est quelque chose. En Chine, le mot d’ordre c’est « En avant toute! » (et on verra après). Du coup, tu oses à peu près tout. Tout ce qui te passe par la tête, toutes tes fringales en une. Du café au lait à l’orange avec tranche d’ananas, ou version fruit rouge, avec ou sans crème … oui, une gorgée fait office d’un doigt au fond de la gorge, mais pourtant.. autant le café vietnamien-rose-psychédélique est désert, autant le Double Win, dans la même rue, et ses saveurs (pionnières) qui détonnent ont un succès fou!

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C’est d’ailleurs là que se sinoïse la dégustation du café : ce sera un poème (incompris ou absorbé). Une oeuvre totale. Un art expérimental. Bref, de l’art tout contemporain. La mousse du latte devient la toile blanche de l’artiste.

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Des inventions laiteuses aux idées fumeuses, d’où l’on comprend que les Chinois n’aiment pas vraiment ou vraiment pas  le goût du café, mais ce qu’il représente, ce que sa consommation induit : un art de vivre à l’occidentale (enfin, initialement).

Mais adepte ancestral du thé, le Chinois ne l’a pas oublié sur la route du café : lui aussi se contemporanéise : les milk tea au lait parfumé, chaud, glacé, avec d’improbables mélanges, de fleurs et de fruits (à quand les milk tea pour les viandars?!) mais dont les ingrédients semblent malgré tout plus comestibles qu’avec le café. Mais il fallait bien saisir le créneau. Quoiqu’il en soit, pour boire un bon expresso en ville, c’est toujours une sorte de mission impossible. Alors finalement, lorsque que tu vas dans un café, en forme de petit oasis au milieu de la folle animation de Shanghai (je pense à LGMY Café, 1984 Bookstore ou la Tyrannie des Chats, entre autres).. et bien l’audacieux parisien préférera se rabattre sur de l’eau chaude, de peur de ruiner sa journée avec un café qui ne sera jamais a son goût (comme la plupart du temps, dans a peu près le monde entier sauf à Paris).

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*Selon M. Davis, 500 grammes de café moulu coûtent 22,66 dollars à Shanghai, contre 14,52 dollars à Manhattan.

 

Auteur : Caroline Boudehen

Journalist, writer & reporter (Asia)

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